Marx #MeToo. Repenser le progrès

Comment penser le progrès aujourd'hui alors que la croissance économique, l'innovation technologique et les idéologies politiques "progressistes" ont abouti aux catastrophes du XXe siècle et à l'impression diffuse d'une fin des temps à venir? Détour par les "Manuscrits parisiens" où il est question de la condition des femmes.

Dans ses Manuscrits parisiens (1844), Marx écrit ce passage qui éclaire la condition des femmes dans la longue durée des sociétés humaines:

"Dans le comportement à l'égard de la femme, proie et servante de la volupté commune, s'exprime l'infinie dégradation de l'homme vis-à-vis de lui-même, car le secret de ce comportement trouve sa manifestation non équivoque, décisive, évidente, nue, dans le rapport de l'homme à la femme, et dans la manière dont le rapport direct et naturel des sexes est conçu. Le rapport immédiat, naturel, nécessaire de l'homme à l'homme est le rapport de l'homme à la femme. Dans le rapport naturel des sexes, le rapport de l'homme à la nature est immédiatement son rapport à l'homme; de même, celui-ci est son rapport immédiat à la nature, sa propre vocation naturelle. Il est la manifestation sensible, la démonstration concrète du degré jusqu'où l'essence humaine est devenue la nature, ou celle-ci l'essence de celle-là. Il permet de juger de tout le degré du développement humain. Du caractère de ce rapport, on peut conclure jusqu'à quel point l'homme est devenu pour lui-même un être générique, humain, et conscient de l'être devenu. Le rapport de l'homme à la femme est le rapport le plus naturel de l'humain à l'humain; c'est là que l'on apprend dans quelle mesure le comportement naturel de l'homme est devenu humain, ou dans quelle mesure l'essence humaine lui est devenue essence naturelle, dans quelle mesure sa nature humaine lui est devenue chose naturelle."

Marx fait donc des rapports homme/femme un étalon de mesure du "développement humain", c'est-à-dire du progrès de l'humanité. Il reprend en cela des intuitions développées par Charles Fourier, penseur "socialiste utopique" du début du XIXe siècle, tout en tentant de penser la condition des femmes dans une histoire totale, mêlant philosophie, économie politique et communisme.

Après les désillusions du progrès suite au "court XXe siècle", force est de constater aujourd'hui que le concept de progrès dans notre régime d'historicité est fortement remis en cause. Le présent semble éternel

Les promesses du progrès matériel de la croissance économique apparaissent aujourd'hui comme un fantasme productiviste des "Trente glorieuses" avec des coûts sociaux et environnementaux sans cesse occultés par l'idéologie dominante. Ce fantasme productiviste établissant une corrélation entre progrès matériel et progrès culturel et/ou politique se retrouve également dans les plans quinquennaux de la planification soviétique, et donc autant chez Walt Rostow que dans les manuels soviétiques d'économie à destination des planificateurs.

Mise en scène du progrès moderne dans une affiche de 1879, Paris. Source: gallica.bnf.fr. Mise en scène du progrès moderne dans une affiche de 1879, Paris. Source: gallica.bnf.fr.

De même, l'idée d'un progrès de l'humanité rendu possible par des réformes politiques est aussi remise en cause à l'issue du XXe siècle. Cela semble vrai tout autant pour les réformes "par en haut" que pour les réformes "par en bas". Les lois peuvent établir des normes qui émancipent et font avancer les rapports sociaux vers plus de liberté et d'autonomie, mais, pour autant, en ce début du XXIe siècle, nous constatons que les régressions dans plusieurs domaines culturels, sociétaux et/ou sociaux se multiplient, notamment concernant la condition des femmes. L'Humanité rapporte dans son édition du jeudi 3 octobre: "Depuis le début de l'année, 113 femmes ont été tuées par leur conjoint selon le dernier recensement du collectif Féminicides par compagnon ou ex." Dans le même article, Céline Piques de l'association Osez le féminisme parle de "225 000 victimes de violences chaque année".

Face à la dialectique de "l'infinie dégradation de l'homme vis-à-vis de lui-même" au sein même de la civilisation moderne, Marx permet de penser la condition des femmes comme un miroir révélateur des maux de la modernité, des questions laissées en suspens et qui appellent une solution pratique dans l'élan vers l'émancipation universelle. Par conséquent, il propose de partir des caractéristiques des rapports homme/femme, pour en venir à "conclure jusqu'à quel point l'homme est devenu pour lui-même un être générique, humain, et conscient de l'être devenu."

Femme de Docteur. Bourgeoise en deuil. Fille d'un Bourgeois. Artisane en deuil. Païsane. Epouse de Village - [Alsace]. Gravure, 1650, s.l. Source: gallica.bnf.fr Femme de Docteur. Bourgeoise en deuil. Fille d'un Bourgeois. Artisane en deuil. Païsane. Epouse de Village - [Alsace]. Gravure, 1650, s.l. Source: gallica.bnf.fr

Cela fait de la lutte pour les droits des femmes non pas un terrain secondaire de la lutte des classes, comme le sous-entendait à mots couverts la tradition orthodoxe du marxisme, prétendant que le terrain de lutte principal était celui opposant les patrons aux ouvriers, mais l'un des terrains principaux de la lutte pour l'émancipation universelle. Autant de thèmes mis en avant aujourd'hui par les mobilisations nées du refus des violences et agressions sexistes.

Marche des femmes, New York, janvier 2018. © Alec Perkins. Source: Wikimedia Commons. Marche des femmes, New York, janvier 2018. © Alec Perkins. Source: Wikimedia Commons.

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Source du texte cité ci-dessus: Karl Marx, "Économie et philosophie. Manuscrits parisiens 1844" dans Philosophie, édition établie et annotée par Maximilien Rubel, Gallimard, 1968, p. 146.

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