Conversions soudaines à l'État social

Que faut-il penser des discours dominants qui depuis l'éclatement de la pandémie Covid-19 louent les services publics, soutiennent l'idée d'une redistribution des richesses et font l'éloge de "l’État-providence"? Conversions aussi soudaines que miraculeuses; elles rappellent davantage l'histoire sainte des apôtres que l'histoire profane des sociétés.

L'éditorial du Financial Times du 3 avril 2020, intitulé "Le coronavirus met à nu la fragilité du contrat social américain", en offre un cas exemplaire. On y lit: "Les gouvernements devront accepter un rôle plus actif dans l'économie. Ils doivent considérer les services publics comme des investissements plutôt que comme des passifs et chercher des moyens pour rendre moins précaire le marché du travail. La redistribution doit être à nouveau à l'ordre du jour; les privilèges des aînés et des riches doivent être remis en question. Les politiques encore récemment considérées comme irréalistes, comme le revenu de base et l'impôt sur la fortune, devront être envisagés" (traduction par la rédaction de Mediapart). 

Voilà des mots et expressions qui avaient été rendus tabous au cours des trente dernières années par le dogme néolibéral et qui ont fait et font toujours partie du répertoire commun des syndicats et des mouvements sociaux : "services publics", "redistribution", "privilèges (...) remis en question", "revenu de base", "impôt sur la fortune". Énoncés depuis les centres de pouvoir aujourd'hui, ils étonnent.

Affiche de l'Union syndicale Solidaires du Var (83) pour la journée de grève et de manifestations en défense des services publics le 9 mai 2019. Source: solidaires83.org © Union syndicale Solidaires Affiche de l'Union syndicale Solidaires du Var (83) pour la journée de grève et de manifestations en défense des services publics le 9 mai 2019. Source: solidaires83.org © Union syndicale Solidaires

Comme Emmanuel Macron a étonné l'opinion publique française lors de son intervention du 12 mars 2020, notamment lorsqu'il a expliqué: "Ce que révèle, d'ores et déjà cette pandémie, c'est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre État-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c'est qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché."

Comment penser ces revirements idéologiques au-delà du registre moral condamnant l'hypocrisie de leurs tenants?

D'abord, un premier réflexe critique consiste à ne pas rester prisonniers de l'ordre du discours. "On ne juge pas un individu sur l'idée qu'il a de lui-même. On ne juge pas une époque de révolution d'après la conscience qu'elle a d'elle-même." (Karl Marx, "Avant-propos", Critique de l'économie politique, 1859, tiré de K. Marx, Philosophie, édition établie par Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, p. 489). Cela signifie de confronter ces discours sociaux-libéraux à l'exercice du pouvoir et aux politiques mises en œuvre. En son temps, Nicolas Sarkozy aussi se disait partisan d'une refondation du capitalisme, d'une plus grande régulation de la finance et d'un nouvel équilibre entre le marché et l’État. C'était en septembre 2008 dans son discours à Toulon.

Dessin à encre, 50 x 33 cm. Maquette d'affiche, mai 1968, France, s.n. et s.l. Source: www.gallica.bnf.fr Dessin à encre, 50 x 33 cm. Maquette d'affiche, mai 1968, France, s.n. et s.l. Source: www.gallica.bnf.fr

Ensuite, un deuxième axe critique de ce réformisme social de façade est de révéler son caractère partiel, inconséquent et, en réalité, conservateur. Marx offre en ce sens une ressource critique importante lorsqu'il décrit les traits du "socialisme conservateur ou bourgeois" dans Le Manifeste communiste en 1848.

On peut y lire: "Une partie de la bourgeoisie cherche à pallier les tares sociales, afin de préserver la société bourgeoise. On peut ranger dans cette catégorie: économistes, philanthropes, humanitaires, améliorateurs du sort de la classe ouvrière, organisateurs de la bienfaisance, protecteurs des animaux, fondateurs des sociétés de tempérance, réformateurs marrons de tout poil. Et l'on est allé jusqu'à fabriquer des systèmes à l'aide de ce socialisme bourgeois. Citons, comme exemple, Philosophie de la misère de Proudhon.

Les bourgeois socialistes voudraient conserver les conditions d'existence de la société moderne, mais sans les luttes et les dangers qui en découlent nécessairement. Ils veulent garder la société existante, mais sans les éléments qui la bouleversent et la dissolvent. Ils veulent la bourgeoisie sans le prolétariat. Comme de juste, la bourgeoisie se représente le monde où elle règne comme le meilleur des mondes. Cette vision consolatrice, le socialisme bourgeois la transforme en système total ou en demi-système, suivant le cas. Lorsqu'il exhorte le prolétariat à réaliser ses systèmes et à faire son entrée dans la nouvelle Jérusalem, il ne lui demande, au fond, qu'une chose: se contenter de la société actuelle, tout en renonçant à ses haines envers cette société.

Moins systématique, et plus pratique que le premier, un second courant de ce socialisme cherche à dégoûter les travailleurs de tout mouvement révolutionnaire, en leur démontrant qu'ils ne pourraient tirer avantage que d'une transformation des conditions de vie matérielles, des rapports économiques; tandis que tel ou tel changement politique serait pour eux sans intérêt. Toutefois, par transformation des conditions de vie matérielles, ce socialisme n'entend nullement l'abolition des rapports de production bourgeois, qui ne peut être atteinte que par des moyens révolutionnaires; il entend par là uniquement des réformes administratives, qui s'accomplissent sur la base même de ces rapports de production sans affecter, par conséquent, les rapports du capital et du travail salarié, et qui, dans le meilleur cas, permettent à la bourgeoisie de diminuer les frais de sa domination et d'alléger le budget de son État."

Timbre soviétique célébrant le centième anniversaire du Manifeste communiste en 1948. Source: Wikimedia Commons. Timbre soviétique célébrant le centième anniversaire du Manifeste communiste en 1948. Source: Wikimedia Commons.

Le contexte aujourd'hui n'est bien sûr pas le même. Le monde actuel est en effet profondément différent du monde dans lequel s'inscrit ce texte de Marx. Il importe toutefois de retenir le point commun suivant qui nous permet de saisir l'actualité du passage cité ci-dessus: aujourd'hui tout comme à la fin des années 1840, des individus et des groupes des classes dominantes tentent de trouver des solutions aux dysfonctionnements sociaux les plus manifestes qui mettent en péril le corps social dans sa globalité.

Contrairement aux réformes mises de l'avant par les mouvements sociaux et les gauches de transformation sociale, les réformes proposées par les classes dirigeantes - leur "socialisme" - ont pour but de faire des concessions momentanées et d'intervenir dans les rapports sociaux en faveur du plus grand nombre afin de se sauver et consolider l'ordre établi et la domination des classes possédantes. La critique de Marx offre la possibilité de comprendre les ambiguïtés et les angles morts des discours dominants réformateurs afin, justement, de s'en émanciper et déjouer ainsi les pièges de la domination.

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