Marx et le présentisme

Le présentisme dominant de notre époque semble être corrélatif au fatalisme à l'ordre existant des choses. Face aux nostalgies d'un XXe siècle où la révolution a été par moments un horizon d'attente partagé, Marx offre ici un présentisme qui en appelle aux tâches critiques et politiques du moment présent, pour un avenir autre que celui auquel nous condamne l'ordre établi.

Il est aujourd'hui admis dans le débat d'idées sur notre temps que notre rapport au temps historique est « présentiste ».

Forgé par l'historien François Hartog en 2003, le concept du présentisme renvoie à une façon d'articuler le passé, le présent et le futur autour du seul présent. Un présent omniprésent donc qui avalerait le passé en l'instrumentalisant suivant ses besoins immédiats et un futur qui ne serait rien d'autre que la reproduction sans fin du présent.

Ce présent sans rivages est-il un régime d'historicité transitoire et momentané, typique de la crise du temps ouverte par la fin du XXe siècle ? Ou est-ce un régime d'historicité durable et nouveau, surgi de l'épuisement du régime d'historicité moderne ?

François Hartog ne tranchait pas cette question dans sa préface de 2011 intitulée Présentisme plein ou par défaut ? « Nous ne le savons pas encore » (François Hartog, Régimes d'historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2012,p. 17) .

Quoi qu'il en soit, force est de constater que « ce monde où le présent, régnant en maître, s'impose comme seul horizon » ( p. 11) est aussi celui de « l'éclipse des utopies » décrit par Enzo Traverso, citant le bilan apologétique et conservateur de fin de siècle de François Furet :  « L'idée d'une autre société est devenue presque impossible à penser, et d'ailleurs personne n'avance sur le sujet, dans le monde d'aujourd'hui, même l'esquisse d'un concept neuf. Nous sommes condamnés à vivre dans le monde où nous vivons. » (Enzo Traverso, L'histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle, Paris, La Découverte, 2012, p. 259).

Tout se passe donc comme si l'échec des projets révolutionnaires du XXe siècle et la restauration néolibérale de la fin de siècle avaient refermé un avenir plein d'espoirs et d'émancipation, et que l'absence d'un horizon d'attente révolutionnaire largement partagé nous condamnerait à un enfermement dans ce présent à durée illimitée de l'ordre établi. Cette lecture des régimes d'historicité de notre époque est bien sûr présente chez François Hartog, mais aussi chez des intellectuels critiques de gauche, comme Enzo Traverso et Philippe Corcuff.

Et si un tel horizon d'attente révolutionnaire n'avait été, en fin de compte, qu'une exception typique du « siècle des extrêmes » où guerres et révolutions se sont succédé à l'échelle planétaire ?

Face à des démarches idéalistes qui souffrent, semble-t-il, d'une focalisation excessive sur le monde intellectuel pour penser les régimes d'historicité, il est bon de mettre à l'épreuve le concept du présentisme en recourant à des situations historiques concrètes.

Marx offre en ce sens un exemple paradigmatique: celui d'un révolutionnaire des années 1840 qui pense le temps historique, en articulant passé, présent et futur, sans happy end, sans telos narratif et sans autre ressource que la dialectique à l’œuvre dans les luttes du présent.

Dans une lettre à Arnold Ruge, depuis Kreuznach, en septembre 1843, il décrit l'horizon critique des Annales franco-allemandes qu'il projette avec lui:

« Plus grande encore peut-être que les obstacles extérieurs semblent être les difficultés intérieures. Car s'il n'y a pas le moindre doute quant au point de départ, la confusion est d'autant plus grande quant au but. Non seulement l'anarchie générale a éclaté parmi les réformateurs, mais chacun est bien obligé de s'avouer qu'il n'a pas une vue exacte de ce qui doit arriver. Or, l'avantage de la nouvelle tendance, c'est justement que nous ne voulons pas anticiper le monde dogmatiquement, mais découvrir le monde nouveau, en commençant par la critique du monde ancien.

Jusqu'ici les philosophes détenaient la solution de toutes les énigme
s dans leur pupitre, et ce monde bêtement exotérique n'avait qu'à ouvrir le bec pour que les alouettes de la science absolue lui tombent toutes rôties dans la bouche. La philosophie s'est sécularisée, et la preuve la plus frappante en est que la conscience philosophique elle-même se trouve entraînée dans le tourment du combat de manière non seulement extérieure, mais aussi intérieure. Si la construction de l'avenir et l'achèvement pour tous les temps n'est pas notre affaire, ce qu'il nous faut accomplir dans le présent n'en est que plus certain, je veux dire la critique impitoyable de tout l'ordre établi, impitoyable en ce sens que la critique ne craint ni ses propres conséquences ni le conflit avec les
puissances existantes. »

Lorsqu'il écrit ces lignes, Marx a derrière lui une période d'activité intense à la Rheinische Zeitung (1842-1843) où il était rédacteur en chef. Le contact avec le socialisme et le communisme français l'a transformé et c'est à ce moment charnière qu'il évolue vers le communisme.

Sa situation personnelle, à 25 ans, est pleine d'incertitudes : à la veille de son mariage, il est privé de ressources et ne peut compter sur sa famille. Le contexte dans lequel il écrit est plein d'effervescence politique et sociale: le mouvement ouvrier chartiste est actif en Angleterre, le socialisme républicain et le communisme se développent en France après la révolution de 1830 et les révoltes des canuts (1831-1834), la révolution industrielle bouleverse le continent européen et le monde.

Le texte de Marx s'inscrit donc dans l'époque de la « double révolution » suivant le cadre interprétatif d'Eric Hobsbawm : la révolution industrielle (1780-1840) et la révolution politique et sociale issue de 1789.

Mosaïque murale du soulèvement chartiste de 1839. Oeuvre de Kenneth Budd, Newport, pays de Galles, 1978. © Kenneth Budd Mosaïque murale du soulèvement chartiste de 1839. Oeuvre de Kenneth Budd, Newport, pays de Galles, 1978. © Kenneth Budd

Ce texte de Marx présente l'intérêt d'être très proche de notre condition aujourd'hui, au sens où il n'y a point de repère dans le temps qui vient, pas de certitude concernant le but à atteindre ou du programme à accomplir. Marx avoue de façon presque déconcertante pour les marxistes tant habitués à un temps orienté vers la révolution et la société sans classes : « chacun est bien obligé de s'avouer qu'il n'a pas une vue exacte de ce qui doit arriver » ou bien que « la confusion est d'autant plus grande quant au but ».

Force est donc de constater que l'articulation des temps passés, présents et à venir chez ce jeune révolutionnaire allemand exilé n'obéit à aucun schéma progressiste de la modernité comme le laisseraient penser d'autres textes, notamment les classiques du « matérialisme historique », comme sa magistrale « Préface à la critique de l'économie politique » (1859).

Marx est donc ici présentiste au sens politique du terme: le présent est plein de potentialités contradictoires et seule la lutte pourra déterminer ce qui adviendra. Le rapport au temps historique de Marx est donc ici pleinement stratégique comme l'avait souligné Daniel Bensaïd dans son Marx l'intempestif (1995).

Exemple du temps orienté, représenté par le bras tendu, où le futur commande le présent dans le socialisme réel du XXe siècle. Statue de Lénine à Almaty, Kazakhstan, photographie de 2009. Source: Wikimedia Commons. Exemple du temps orienté, représenté par le bras tendu, où le futur commande le présent dans le socialisme réel du XXe siècle. Statue de Lénine à Almaty, Kazakhstan, photographie de 2009. Source: Wikimedia Commons.

Quant au régime d'historicité moderne dans lequel le futur commande le passé et le présent, Marx le rejette au même titre que toutes les métaphysiques : « Jusqu'ici les philosophes détenaient la solution de toutes les énigmes dans leur pupitre, et ce monde bêtement exotérique n'avait qu'à ouvrir le bec pour que les alouettes de la science absolue lui tombent toutes rôties dans la bouche ».

D'ailleurs, il déclare, à l'encontre des utopies communistes de son temps qui irriguent pourtant fortement son œuvre, que l'anticipation de l'avenir « n'est pas notre affaire », c'est-à-dire que la recherche d'un telos éclairant et donnant sens à l'histoire en train de se faire ne présente aucun intérêt critique et politique. Ayant rompu avec les philosophies spéculatives de l'histoire, Marx fait primer ici le politique sur l'histoire, comme plus tard le feront Benjamin et Gramsci.

Dans ce présent chargé de devenirs virtuels, Marx insiste sur l'importance de « découvrir le monde nouveau, en commençant par la critique du monde ancien ». Nul doute, à ses yeux, sur ce point de départ de la critique révolutionnaire : « Car s'il n'y a pas le moindre doute quant au point de départ...»

D'où cet appel éloquent, dont le souffle révolutionnaire est saisissant : « ce qu'il nous faut accomplir dans le présent n'en est que plus certain, je veux dire la critique impitoyable de tout l'ordre établi ».

La chute du mur de Berlin et la fin du XXe siècle ont certainement transformé les régimes d'historicités existants et notre expérience du temps.

Pour autant, les êtres humains continuent de faire leur histoire, contrairement à ce que peut laisser penser un point de vue scolastique coupé des mouvements d'émancipation. Comme Marx en 1843, leur régime d'historicité n'est point focalisé sur un avenir radieux imaginé. Il est centré sur le présent, ses tâches, ses urgences, ses « catastrophes imminentes et les moyens de les conjurer » (Lénine, octobre 1917). Ce présentisme stratégique ouvre la voie vers des bifurcations dans le devenir historique là où le présentisme dominant de notre époque referme toute voie alternative à l'ordre existant des choses.

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