Marx pour une révolution démocratique

Cet extrait du "Manifeste du Parti communiste" mérite d'être présenté éclairé tant il rompt avec l'idée que la révolution communiste devrait prendre la forme d'une "dictature du prolétariat". La chose est bien plus compliquée, même si la révolution bolchevique a cru pouvoir l'incarner. Il s'agit en réalité d'une transformation démocratique reposant sur "le mouvement de l'immense majorité".

                                  Marx pour une révolution démocratique

« Tous les mouvements ont été, jusqu’ici, accomplis par des minorités ou dans l’intérêt de minorités. Le mouvement prolétarien est le  mouvement de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité. Le prolétariat, couche inférieure de la société actuelle, ne peut se mettre debout, se redresser, sans faire sauter toute la superstructure des couches qui constituent la société actuelle » Marx (et Engels), Manifeste du Parti communiste, Editions sociales, 1976, p. 45.

Ce bref texte de Marx et Engels, mais inspiré surtout par Marx, et qui fait écho au texte précédent commenté par Dimitris Fasfalis, est important par le retentissement qu’il eu, mais il n’a pas toujours été bien compris. Il s’agit donc pour moi de bien l’éclairer, voir de préciser ou de rectifier son vocabulaire, ce qui aura pour conséquence d’en montrer l’extraordinaire actualité.

1 Marx a raison d’indiquer que toutes les révolutions antérieures d’une histoire marquée par la lutte des classes (voir la première phrase du Manifeste) ont été le fait de minorités et au profit de minorités, même quand elles avaient une dimension universaliste qui est restée un acquis. C’est le cas de la Révolution de 1789 : par-delà la Déclarations des droits de l’homme et du citoyen dont nombre des énoncés sont définitifs et dont La Question juive a affirmé qu’ils constituaient « un pas en avant nécessaire » et un « progrès » (ce qu’on oublie souvent pour discréditer Marx et le marxisme), il faut bien reconnaître que ce fut un révolution bourgeoise dans son fond. L’article qui justifie la propriété privée en est la preuve officielle.

2 La deuxième phrase, célèbre, de ce texte mérite toute notre attention. Au niveau social, d’abord. Elle fait du « mouvement prolétarien », disons de la révolution prolétarienne, un processus qui sert « l’intérêt de l’immense majorité ». Cela est évident et n’a pas à être davantage expliqué quand on sait ce qu’est le communisme : une société au service de tous, et pas seulement au service de leurs intérêts matériels ou économiques. L’épanouissement de la personnalité de chaque homme y est aussi en jeu et le deuxième chapitre du livre, qui critique l’aliénation de l’homme individuel en régime capitaliste, dans lequel il n’a « ni indépendance ni personnalité » (p. 50), met en lumière ce point.

Reste à justifier l’existence d’un pareil mouvement « immensément majoritaire », car ce n’était pas le cas au 19ème siècle, à l’époque où le Manifeste a été écrit. Il faut donc voir dans cette expression non la conséquence d’un constat réaliste parfaitement exact visant la réalité sociale de son époque, mais, par-delà l’impatience révolutionnaire qui peut vous entraîner à appréhender le réel dans le sens de vos désirs, une véritable anticipation de ce qu’était en train de devenir le capitalisme et donc de ce qu’il allait être par la suite. Car lorsque Marx l’aura étudié en profondeur et aura présenté sa conception matérialiste de l’histoire (dans la fameuse Préface de 1859 à l’Introduction à la critique de l’économie politique), il démontrera encore plus que le capitalisme, par son développement même et sur la base de sa logique productiviste, développe une exploitation sans frein d’un nombre de plus en plus grand de travailleurs. D’ailleurs, il faut rappeler que cette perspective à la fois socio-économique et historique, a été déjà exposée brillamment dans ce même Manifeste dans les  nombreuses pages qui précèdent, au point que l’expansion mondiale du capitalisme y est même présentée avec la création d’un « marché mondial ». Cependant c’est bien à un « mouvement », un processus de développement auquel nous avons affaire et qui ne se réalisera pleinement que par la suite. Et cette suite, précisément est devant nous aujourd’hui !

Encore faut-il aussi bien comprendre ce que signifie le terme de « prolétariat » ou celui de « prolétaires », tant la confusion règne ici, à partir de laquelle on croit pouvoir infirmer les prévisions de Marx, le prolétariat ayant soi-disant disparu ou s’étant, soi-disant là aussi, considérablement réduit. C’est là un contresens qui renvoie à une vision misérabiliste et purement descriptive  du prolétariat : serait un prolétaire l’ouvrier qui est voué à des tâches manuelles concrètes au contact des machines. Or ce n’est pas le sens que lui donne Marx : il s’agit là d’un concept structurel qui renvoie à la position du travailleur dans la production globale, marquée par l’exploitation du travail en général. De ce point de vue, les « prolétaires » sont simplement les travailleurs exploités à un degré ou à un autre et quelle que soit leur place dans la division technique du travail. C’est ainsi que la complexification de celle-ci a fait apparaître des couches sociales nouvelles, au moins en nombre, comme les techniciens, les ingénieurs, les cadres ou les agents des services publics qui sont, eux aussi, dans notre société moderne, des maillons indispensable de la production ou de la reproduction de celle-ci. Marx ira même, dans Le capital, jusqu’à dire qu’un instituteur est un prolétaire puisque qu’il forme la force de travail des futurs producteurs et participe donc à la production globale des richesses ! A quoi s’ajoute un deuxième trait, essentiel bien entendu : ces travailleurs, et non les seuls ouvriers, donc, sont tous exploités, à un degré ou à un autre, au sens où ils produisent des richesses (de la valeur) dont ils ne reçoivent qu’une partie à travers leur salaire, la différence allant au capitaliste et étant à la base de son profit personnel : c’est bien cela l’exploitation dans sa compréhension exacte et elle a une extension très grande au pont de constituer, aujourd’hui, effectivement, une « immense majorité » ! Marx avait donc vu juste.

3 On peut alors passer à la partie directement politique de la phrase, qui elle aussi, a été l’objet d’un contresens massif, même si le vocabulaire du texte a pu s’y prêter. Je rappelle celle-ci : « Le mouvement prolétarien est le mouvement de l’immense majorité » et pas seulement « dans son intérêt », car cet intérêt peut être pris en charge par une « minorité éclairée » se substituant au peuple et lui imposant ses directives. C’est ce qui s’est passé avec Lénine, quelle que soit sa dimension personnelle incontestable, et son parti,et surtout, après, avec Staline, lui-même se substituant lui au parti ! Mais, on l’aura deviné, cela s’est passé dans un pays arriéré d’où tout mouvement prolétarien « immensément majoritaire » était absent, ceci expliquant cela ! Or c’est bien rigoureusement le contraire qu’annonce et que veut le Manifeste : ce mouvement est bien un mouvement démocratique, par définition, puisque c’est celui de l’immense majorité, et ce à un point tel que dans le deuxième chapitre les communistes ne sont pas décrits comme un parti à part, imposant sa loi, mais comme « la  fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays », qui les éclaire de son « intelligence théorique » sur les « conditions, [de] la marche et [les] résultats  généraux du mouvement prolétarien » (p. 47-48).

Il est vrai, pour être honnête et rigoureux, que nombre de formules, ici même et avant ce passage, font allusion à la « violence » du processus révolutionnaire ou l’associent (ce n’est pas pareil) à l’idée de violence, comme ce passage, peu après, où il évoque une révolution future : « Le prolétariat fonde sa domination en renversant par la violence la bourgeoisie » (p. 46). C’est ainsi aussi qu’il parlera, en particulier, dans Les luttes de classes en France, d’une « dictature du prolétariat » nécessaire pour renverser la bourgeoisie. Pourtant cela ne doit pas faire illusion ou induire en erreur : quand Marx, dans sa maturité politique, reviendra sur ce problème de la transition au communisme, c’est bien celle de démocratie politique qui l’emportera définitivement. C’est ainsi qu’il saluera la Commune de Paris comme une forme de démocratie complète et que Engels, dans un hommage posthume à Marx  ( Introduction à la réédition de La Guerre civile en France en 1891) dira (je résume) : « Vous voulez savoir ce qu’est la dictature du prolétariat ? C’est la Commune de Paris ! », laquelle aura été une explosion démocratique extraordinaire dans tous les domaines C’est bien pourquoi il faut relativiser cette notion, ne pas en faire l’expression de ce qu’a été, après, le stalinisme (qui fut une dictature tout court) et se rappeler que le communisme dans son essence profonde (même si l’on n’y croit pas) est une démocratie complète : on passe d’une démocratie politique formelle à une démocratie sociale et économique, qui renforce la première. Ce qui suppose, bien entendu, que la première soit maintenue, sou peine de contradiction totale !

4 Cela relativise la formule de la dernière phrase selon laquelle il s’agit de « faire sauter toute la superstructure des couches qui constituent la société officielle ». « Faire sauter » signifie simplement  « changer profondément », en l’occurrence l’Etat actuel bourgeois pour en faire un Etat réellement démocratique. Cette lecture de Marx rejoint en réalité ce que Jaurès dira plus tard, quand il se réclamera, à sa manière, de Marx et  qui  me paraît dans ce cas à la fois actuelle et fondamentalement juste. Il s’appuie  sur une idée ou une expression  que le penseur allemand a défendue en 1850 : celle d’« évolution révolutionnaire ».  Il s’agit donc selon lui de procéder à des réformes progressives, par étapes donc et en s’inscrivant dans le cadre politique des lois de la République démocratique : c’est ce qu’il appelle le « réformisme révolutionnaire ». On est à l’opposé » d’une quelconque « dictature », même temporaire, car si l’on sait quand elle commence, on ne sait pas quand elle finit. Jaurès ici est dans le sillage de la pensée de la maturité de Marx et surtout d’Engels, qui est leur vraie pensée et dont l’actualité saute aux yeux !

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