Le communisme, idéal ou mouvement réel qui abolit l'état actuel?

L'oeuvre de Marx n'est pas homogène et dépourvue de contradictions, malgré son apport essentiel à la compréhension critique du capitalisme et à l'ouverture qu'elle nous propose sur un avenir communiste. Mais quel statut a cet avenir? Est-t-il le résultat nécessaire du mouvement de l'histoire ou n'est-il pas aussi un idéal porteur d"exigences morales?

La phrase complète de Marx se trouve dans "L'Idéologie allemande", oeuvre écrite (avec Engels) à l'époque où il a rompu avec son idéalisme moral de jeunesse et où il est devenu clairement matérialiste dans le domaine de l'histoire, considérant même un peu plus tard que la "la morale c'est l'impuissance mise en action".(Lettre à Ruge). On trouve cette orientation clairement affirmée dans cette phrase: "Le communisme n'est pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent des prémisses actuellement existantes" . Cette affirmation a eu un grand écho et fait couler beaucoup d'encre en raison de sa radicalité. Je voudrais la commenter un peu longuement et en contester l'aspect unilatéral, voire les dangers,à l'aide du texte suivant.

                             Le communisme : tendance objective de l’histoire ou idéal ? 

Mon propos ici n’est pas d’affronter la large et importante question de l’actualité du communisme . Il s’agit plus simplement et plus brièvement de savoir si Marx, dont on postulera la justesse fondamentale  de ses analyses et de sa cause, a eu raison, à un moment donné de son itinéraire intellectuel et politique, de refuser de voir dans ce même communisme  « un idéal sur lequel la réalité devra se régler » mais « le mouvement réel qui abolit l’état actuel »[1]. Cette question n’est pas de détail et réservée aux marxologues : cette thèse a été largement acceptée au 20ème siècle, elle continue à l’être souvent et elle a pesé et pèse encore des tonnes sur les consciences des militants engagés dans le combat communiste : elle a nourri et nourrit une attitude politique désastreuse à plusieurs points de vue, parfois en toute bonne foi, que je vais détailler et qui m’entraîneront à la récuser telle quelle.

Disons d’abord que faire du communisme « le mouvement réel qui abolit l’état actuel », c’est commettre une double erreur. D’abord c’est affirmer présomptueusement qu’il y a un mouvement de ce type qui, inhérent au capitalisme, le conduit nécessairement ou inévitablement à sa perte. C’est oublier que celui-ci peut se réformer – il l’a fait tout au long du  20ème  siècle –, améliorer donc le sort du peuple, moins de lui-même d’ailleurs que sous l’effet des luttes syndicales et politiques du mouvement ouvrier[2] et, du coup, il peut désamorcer pour une part la volonté d’« abolir l’état actuel ». De ce point de vue, cette affirmation relève d’un déterminisme qui est un nécessitarisme, voire un fatalisme, et sa  proclamation à ce point forte relève à la fois d’une pensée scientiste ou positiviste excluant la normativité et d’une espèce de prophétisme qui ne paraît pas justifié sur un simple plan scientifique ou réaliste. Marx oublie que si le mouvement de l’histoire accumule nécessairement les conditions d’un passage au communisme – ce qui est vrai –, ce sont les conditions d’un passage  possible à celui-ci, et non d’un passage nécessaire à  lui, au sens d’automatique, d’inévitable ou de fatal, fût-ce au nom de lois historiques présumées dans ce cas. C’est donc la nécessité d’un futur simplement éventuel que nous avons affaire, en toute rigueur, et qui consiste précisément, pour reprendre l’autre formule qu’il récuse, en « un état à créer » sur la base d’une volonté collective. Ensuite, ce qui est contestable et à partir du même raisonnement, c’est de qualifier ce mouvement de mouvement vers le communisme comme si la fin anticipée était déjà là, mais d’une manière embryonnaire. : cette projection d’un futur non réalisé sur un présent censé le contenir virtuellement, relève tout simplement d’un finalisme qui est théoriquement inacceptable… même s’il est mobilisateur ! Aucun discours scientifique et matérialiste ne saurait être finaliste : la venue du  souhaitable ne saurait être garantie par la structure de l’histoire, fût-elle en mouvement et tissée de contradictions.

Ensuite, et ce point est tout aussi important que le précédent, la récusation de la notion d’idéal que cette phrase comporte n’est pas plus acceptable.telle quelle. Elle n’aurait pu l’être que si Marx avait précisé qu’il prenait ce terme dans l’un de ses deux sens possibles, à savoir comme le synonyme d’une conception abstraite et utopique du futur, coupée de la réalité concrète et donc incapable de permettre de transformer le réel – ce qui nous ramène à l’idéalisme historique avec lequel Marx a rompu à juste titre. Le communisme n’est donc pas un idéal en ce sens là. Mais le terme a aussi un tout autre sens, purement normatif, qui renvoie à l’idée d’un modèle de société non seulement souhaitable, mais exigible du fait des qualités proprement humaines qui le caractérisent, même si la réalité ne nous en présente pas l’effectivité pour l’instant  et si l'expérience soviétique l'a largement trahi. Soyons plus précis, quitte à rompre avec une tradition de lecture de Marx trop  répandue et dont j’ai déjà eu l'occasion de dénoncer la fausseté : il s’agit d’un idéal à teneur morale, tel que Marx l’avait défini dans jeunesse après avoir opéré une critique intransigeante des idées et illusions religieuses, centré sur la satisfaction universelle des intérêts humains.comme du développement personnel de chaque individu, condamnant donc les « rapport sociaux où les hommes sont humiliés, asservis, méprisés » et faisant clairement de la tâche de les abolir un « impératif catégorique » (dans son Introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel). Cette formule kantienne est l’aveu même que contribuer à l’arrivée du communisme ce n’est pas seulement coopérer de facto au « mouvement réel » de l’histoire à partir de ses intérêts propres, mais c’est aussi obéir à une norme morale qui donne son sens le plus noble à l’idée de communisme, parce qu'elle vise les intérêts de l’humanité toute entière et implique le respect de tout homme dans son existence socio-politique concrète. Le terme d’idéal ainsi compris, nous sommes alors autorisés à faire du communisme aussi un idéal (moral), quitte à devoir concilier, intellectuellement et rationnellement, cette vue essentielle avec l’autre dimension qui l’inscrit, mais avec précaution, dans le mouvement réel de l’histoire. Mais c’est là un autre problème – un grand problème philosophique à sa manière, mais que j’ai traité ailleurs[3].

On aura compris aussi, je l'espère, que le recours à cette phrase avait et a toujours des vertus militantes de mobilisation des énergies,puisque l'action communiste irait dans le sens même, objectivement attesté, de l'histoire. Ce prophétisme refait surface aujourd'hui chez certains dirigeants ou intellectuels pour contrer une forme de désespérance politique que nourrit le néo-libéralisme triomphant - j'en ai été le témoin auditif. Mais comme tout prophétisme, il risque de nous aveugler sur les difficultés de la tâche, alors que l'heure est à un optimisme théorique, certes, mais fondé sur la lucidité de l'intelligence.

 

[1] In L’idéologie allemande. Il précise même auparavant qu’il n’est pas non plus « un état qui doit être créé ».

[2] Et même à la fin 19ème siècle.

[3] Voir L’ambition morale de la politique, L’Harmattan. Et mes deux livres sur le matérialisme et la morale, chez Kimé.

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