Marx, le citoyen et les «droits de l'homme»

Comment penser les apories de la Révolution française un demi-siècle après la prise de la Bastille et l'abolition des privilèges? Extrait de l'essai critique «Sur la question juive» (1843) de Marx qui montre la fécondité et l'actualité d'une pensée aux prises avec les contradictions de la modernité politique.

Cet extrait de Sur la question juive (1843) est tiré de l'édition établie par Maximilien Rubel aux éditions Gallimard: Karl Marx, Philosophie, Paris, Gallimard, 1982, p. 70-74. Les caractères italiques sont ceux de l'édition de M. Rubel. Marx écrit:

"Quel est cet homme distinct du citoyen? Nul autre que le membre de la société civile. Pourquoi le membre de la société civile est-il nommé "homme", homme tout court; pourquoi ses droits sont-ils dits droits de l'homme? Comment expliquons-nous ce fait? Par la relation entre l’État politique et la société civile, par la nature de l'émancipation politique.

Avant tout, nous constatons que ce qu'on appelle les "droits de l'homme", les droits de l'homme distingués des droits du citoyen, ne sont autres que les droits du membre de la société civile, c'est-à-dire de l'homme égoïste, de l'homme séparé de l'homme et de la communauté. Laissons parler la constitution la plus radicale, la constitution de 1793:

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Art. 2. "Ces droits, etc. (les droits naturels et imprescriptibles) sont: l'égalité, la liberté, la sûreté, la propriété."

En quoi consiste la liberté?

Art. 6 "La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui", ou d'après la Déclaration des droits de l'homme de 1791: "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui." (...)

Il s'agit de la liberté de l'homme comme monade isolée et repliée sur elle-même. (...) Or le droit humain de la liberté n'est pas fondé sur l'union de l'homme avec l'homme, mais au contraire sur la séparation de l'homme avec l'homme. C'est le droit de cette séparation, le droit de l'individu borné, enfermé en lui-même.

L'application pratique du droit de l'homme à la liberté, c'est le droit de l'homme à la propriété privée. En quoi consiste le droit de l'homme à la propriété privée?

Art. 16 (Constitution de 1793): "Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie." (...) Cette liberté individuelle, tout comme sa mise en pratique constituent la base de la société civile. (...)

Restent les autres droits de l'homme, l'égalité et la sûreté.

L'égalité, dépourvue ici de signification politique, n'est rien d'autre que l'égalité de la liberté définie plus haut, à savoir: chaque homme est considéré au même titre comme une monade repliée sur elle-même. (...)

La sûreté est la plus haute notion sociale de la société civile, la notion de police d'après laquelle la société tout entière n'existe que pour garantir à chacun de ses membres la conservation de sa personne, de ses droits, de ses propriétés. (...) Par la notion de sûreté, la société civile ne s'élève pas au-dessus de son égoïsme. La sûreté, c'est plutôt l'assurance de son égoïsme. (...)

Il est déjà mystérieux qu'un peuple, qui commence à peine à s'affranchir, à renverser toutes les barrières séparant les divers membres du peuple, à fonder une communauté politique, que ce peuple proclame solennellement les droits de l'homme égoïste, séparé de son prochain et de la communauté (Déclaration de 1791), et renouvelle même cette proclamation à un moment où l'on réclame impérieusement le dévouement le plus héroïque, seul capable de sauver la nation, au moment où le sacrifice de tous les intérêts de la société civile est mis à l'ordre du jour, et où l'égoïsme doit être puni comme un crime (Déclaration des droits de l'homme, etc., de 1793). Ce fait devient encore plus mystérieux quand nous voyons que les émancipateurs politiques réduisent la citoyenneté, la communauté politique, à un simple moyen pour conserver ces prétendus droits de l'homme, que le citoyen est donc déclaré serviteur de l'homme égoïste, que la sphère où l'homme se comporte en être communautaire est rabaissée à un rang inférieur à la sphère où il se comporte en être fragmentaire, et qu'enfin ce n'est pas l'homme comme citoyen, mais l'homme comme bourgeois qui est pris pour l'homme proprement dit, pour l'homme vrai."

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Déclaration des droits de l'homme et du citoyen présentée à la convention nationale en 1793, par Robespierre. Estampe de 1833. © Voinier fils, éditeur. Déclaration des droits de l'homme et du citoyen présentée à la convention nationale en 1793, par Robespierre. Estampe de 1833. © Voinier fils, éditeur.

Marx écrit Sur la question juive après avoir rompu avec ses amis jeunes-hégéliens comme Bruno Bauer, tournant ainsi la page de ses années de rédacteur à la Rheinische Zeitung en 1842-1843. Son essai sur Sur la question juive est une critique du livre de Bruno Bauer portant le même titre et se situe dans la critique approfondie de la pensée de Hegel des jeunes-hégéliens à laquelle se livre Marx au cours de ces années.

Marx s'interroge alors sur la nature de la "société civile", terme qu'il reprend notamment à Hegel mais aussi aux historiens écossais des Lumières comme Adam Ferguson et qui renvoie à la société bourgeoise. Plus précisément, Marx critique la portée limitée de l'émancipation politique héritée de la Révolution française en poursuivant l'idéal d'une émancipation humaine universelle. Il se penche donc sur les rapports entre l’État et la société civile, pour en conclure que la séparation entre l’État politique moderne et la société civile, c'est-à-dire entre le citoyen et l'intérêt privé, est une caractéristique essentielle de la société moderne issue de la Révolution française et de l'industrialisation en Europe.

Il n'est donc pas étonnant que Marx souligne l'opposition tragique au cours de la période révolutionnaire entre d'une part la proclamation des "droits de l'homme égoïste" et "bourgeois" et d'autre part la réclamation par la Convention révolutionnaire du "sacrifice de tous les intérêts de la société civile" au nom des nouveaux principes républicains. Car, explique-t-il, le sacrifice des révolutionnaires et des citoyens au nom de la liberté et de l'égalité n'a d'autre horizon réel que de réduire le citoyen en "serviteur" de "l'homme égoïste" ou "bourgeois". Triste désillusion pour les contemporains qui, comme Marx, conjuguent la "Grande Révolution" au présent: elle dément l'appel de 1789 à l'émancipation universelle. La liberté est dévoyée en simple moyen d'une guerre de tous contre tous: "Il s'agit de la liberté de l'homme comme monade isolée et repliée sur elle-même", soutient Marx.

Cette désillusion à l'égard de l'émancipation politique est aussi la nôtre aujourd'hui, celle qui naît du fossé qui sépare bien souvent entre les principes énoncés dans la loi et les rapports sociaux réels tels qu'ils sont vécus par chacun. Un exemple parmi tant d'autres suffira pour illustrer comment, de nos jours encore, l'homme "bourgeois" qui dispose librement de son travail, de sa propriété et de ses revenus, c'est-à-dire cette "monade isolée repliée sur elle-même" vouée à la concurrence généralisée, est la seule "égalité" réelle dans cette République qui proclame que "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits."

Voici l'article 1er du Code de l'éducation en vigueur: "L'éducation est la première priorité nationale. Le service public de l'éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants. Il contribue à l'égalité des chances et à lutter contre les inégalités sociales et territoriales en matière de réussite scolaire et éducative. Il reconnaît que tous les enfants partagent la capacité d'apprendre et de progresser." Pourtant, l'édition 2019 du Rapport sur les inégalités de l'Observatoire des inégalités constate à partir des données du ministère de l’Éducation nationale: "Des les petites classes, l'origine sociale des enfants influence fortement leurs résultats scolaires. En CE2, les élèves les moins favorisés obtiennent une note moyenne de 57 sur 100 en français et de 58 en mathématiques, pendant que le quart issu des milieux les plus favorisés atteint respectivement 87 et 85." Par un tour de magie typique du langage d’État, les inégalités sociales dans l'éducation publique sont transformées par la loi en "égalité des chances". Dans l'extrait ci-dessus, Marx offre une clé pour en percer le mystère.

Estampe de 1792. Recrue patriotique allant à la guerre pour soutenir les jacobins et les feuillants. Guerrier revenant de la guerre. Estampe éditée à Paris, 1792, auteur inconnu, 20x29cm. Source: gallica.bnf.fr Estampe de 1792. Recrue patriotique allant à la guerre pour soutenir les jacobins et les feuillants. Guerrier revenant de la guerre. Estampe éditée à Paris, 1792, auteur inconnu, 20x29cm. Source: gallica.bnf.fr

Mais la concurrence généralisée entre ces "monades isolées" au sein de la société moderne doit néanmoins être encadrée, sous peine de disparaître en raison des effets délétères de cette guerre de tous contre tous. C'est pour cette raison que la sûreté et la police sont identifiées par Marx comme des notions centrales dans ce nouvel ordre social. Le corolaire de la société bourgeoise fondée sur la propriété privée est donc le policier qui surveille, punit et réprime les "classes dangereuses". De cette manière, nous pouvons comprendre pourquoi la "sûreté, c'est plutôt l'assurance de son égoïsme".

Ce texte de 1843 entre aussi en résonance avec la crise du politique aujourd'hui. Plusieurs observateurs contemporains concluent après plus de trente ans de politiques néolibérales dans les pays capitalistes développés que nous sommes entrés dans une ère que Jurgen Habermas appelle "post-démocratique". L'effondrement du sentiment civique au sein de la population, la crise des organisations et institutions représentatives dans les démocraties libérales, l'affirmation d'une conflictualité politique et sociale violente notamment par le recours à l'émeute, le tournant autoritaire des pouvoirs publics et la répression des mouvements sociaux par la justice et la police, les violences policières et les pratiques d'exception qui dérogent à l’État de droit: autant de tendances actuelles qui font écho aux contradictions de la société moderne, bourgeoise, saisies par Marx dans ce texte.

N'est-il pas normal alors que l'héritage de la Révolution française soit à la fois embarrassant et inoffensif pour la classe dominante ? Embarrassant car la citoyenneté démocratique résonne comme une promesse à réaliser par une action politique subversive. Inoffensif car, en fin de compte, cette liberté et cette égalité se cantonnent au périmètre défini par la propriété privée et la police, c'est-à-dire le capital et l’État.

Assemblée générale de Nuit debout à Paris, 10 avril 2016. Source: Wikimedia Commons. © Olivier Ortelpa. Assemblée générale de Nuit debout à Paris, 10 avril 2016. Source: Wikimedia Commons. © Olivier Ortelpa.

Pourtant, Marx demeure admiratif des révolutionnaires français de 1789-1794. Dans le prolongement de cette critique radicale de l'émancipation politique, Marx reprend à son compte l'idée révolutionnaire héritée de 1789 et la dépasse en s'appuyant sur les apories de cet héritage pour construire le projet politique d'une émancipation réelle et universelle de l'humanité. Sa rencontre avec les militants socialistes du mouvement ouvrier à Paris en 1844 achèvera cette transformation philosophique et politique.

 

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