Dimitris Fasfalis
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Fragments de Marx

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Billet de blog 23 juil. 2020

Travailler moins ou «le règne de la liberté»

Depuis la crise du Covid-19, ministres, patrons et éditorialistes insistent sur la prétendue nécessité de travailler plus. A l'opposé, la réduction du temps de travail a été actualisée par plusieurs organisations syndicales comme revendication de sortie de crise. Marx nous offre plusieurs ressources critiques dans Le Capital (1867) pour penser et agir sur la journée de travail.

Dimitris Fasfalis
Historien, géographe
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Marx écrit dans le livre I du Capital (1867), au sujet de la journée de travail (troisième section, chapitre X, Ve partie): 

"Qu'est-ce qu'une journée de travail? Quelle est la durée du temps pendant lequel le capital a le droit de consommer la force de travail dont il achète la valeur pour un jour? Jusqu'à quel point la journée peut-elle être prolongée au-delà du travail nécessaire à la reproduction de cette force? A toutes ces questions, comme on a pu le voir, le capital répond: La journée de travail comprend 24 heures pleines, déduction faite de quelques heures de repos sans lesquelles la force de travail refuse absolument de reprendre son service. Il est évident que le travailleur n'est rien autre chose sa vie durant que force de travail, et qu'en conséquence tout son temps disponible est, de droit et naturellement, temps de travail appartenant au capital et à la capitalisation. Du temps pour l'éducation, pour le développement intellectuel, pour l'accomplissement de fonctions sociales, pour les relations avec parents et amis, pour le libre jeu des forces du corps et de l'esprit, même pour la célébration du dimanche, et cela dans les pays des sanctificateurs du dimanche, pure niaiserie! Mais, dans sa passion aveugle et démesurée, dans sa gloutonnerie de travail extra, le capital dépasse non seulement les limites morales, mais encore la limite physiologique extrême de la journée de travail. Il usurpe le temps qu'exigent la croissance, le développement et l'entretien du corps en bonne santé. Il vole le temps qui devrait être employé à respirer l'air libre et à jouir de la lumière du soleil. Il lésine sur le temps des repas et l'incorpore, toutes les fois qu'il le peut, au procès même de la production, de sorte que le travailleur, rabaissé au rôle de simple instrument, se voit fournir sa nourriture comme on fournit du charbon à la chaudière, de l'huile et du suif à la machine. Il réduit le temps du sommeil, destiné à renouveler et à rafraîchir la force vitale, au minimum d'heures de lourde torpeur sans lequel l'organisme épuisé ne pourrait plus fonctionner. Bien loin que ce soit l'entretien normal de la force de travail qui serve de règle pour la limitation de la journée de travail, c'est au contraire la plus grande dépense possible par jour, si violente et si pénible qu'elle soit, qui règle la mesure du temps de répit de l'ouvrier. Le capital ne s'inquiète point de la durée de la force de travail. Ce qui l'intéresse uniquement, c'est le maximum qui peut en être dépensé dans une journée. Et il atteint son but en abrégeant la vie du travailleur, de même qu'un agriculteur avide obtient de son sol un plus fort rendement en épuisant sa fertilité."

Dessin humoristique de Charb. © Charb.

Pour comprendre la dialectique entre le travailleur et le capital déterminant la durée de la journée de travail, il importe de comprendre la division de cette journée entre une durée de "travail nécessaire à la reproduction" de la force de travail et une durée de "travail extra" au cours de laquelle le travailleur produit la plus-value qu'accumule le capital. Le taux de la plus-value qui établit ainsi le taux d'exploitation de la force de travail est donc représenté par la proportion suivante: temps de travail extra/temps de travail nécessaire.

Écrit à l'époque des "bourgeois conquérants" et d'une période de croissance "à ce point extraordinaire qu'on était en mal de comparaison" (Eric Hobsbawm, L'ère du capital, Paris, Fayard, 1978, p. 52), ce passage du Capital présente un intérêt particulier pour nous, au XXIe siècle, car il offre la possibilité de mesurer à la fois le chemin parcouru et celui à parcourir dans l'établissement de ce "règne de la liberté" des producteurs associés qui constitue son horizon politique.

En effet, ce passage nous montre à quel point les mouvements ouvriers et les révolutions des XIXe et XXe siècles ont réussi, en dépit de leurs défaites récurrentes, de leurs impasses stratégiques et des espérances révolutionnaires déçues, à faire reculer le temps de travail contraint au bénéfice de temps sociaux libérés de l'emprise du capital et reconnus comme tels par la loi. Il en est ainsi du temps nécessaire à l'éducation et à la formation intellectuelle (interdiction du travail des enfants, scolarisation obligatoire, droit à l'éducation et droit à la formation), du temps libre nécessaire aux relations familiales (congés maternité/paternité, enfants malades) et amicales, et même du temps libre n'ayant d'autre fin que lui-même (congés payés et jours RTT depuis la semaine de 35 heures) reconnu comme un droit pour chaque membre du corps politique.

Si ce passage du Capital semble daté de ce point de vue-là, sous d'autres angles, il fait écho aux problématiques du XXIe siècle. Même si l'opinion dominante jugera sans doute exagéré aujourd'hui de soutenir que, dans les pays capitalistes développés comme la France, "dans sa passion aveugle et démesurée, dans sa gloutonnerie de travail extra, le capital dépasse non seulement les limites morales, mais encore la limite physiologique extrême de la journée de travail", il n'en demeure pas moins que plusieurs faits prouvent l'actualité de l'analyse marxienne.

Lesquels?

Marx souligne que, pour le capital, "La journée de travail comprend 24 heures pleines, déduction faite des quelques heures de repos sans lesquelles la force de travail refuse absolument de reprendre son service". L'allongement du temps travaillé est en effet la pente naturelle non seulement de la politique des entreprises mais aussi le cadre de référence du discours idéologique dominant qui entérine et officialise les impératifs de l'accumulation capitaliste. C'est ainsi que Geoffroy Roux de Bézieux, du Medef, déclarait en avril dernier: "Il faudra bien se poser la question tôt ou tard du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise économique et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire" (cité dans l'Humanité, 14 avril, p. 2). C'est ainsi qu'Agnès Panier-Rumacher, ministre déléguée auprès du ministre de l'Économie et des Finances, déclarait au même moment: "Il faudra certainement travailler plus que nous ne l'avons fait avant" (citée dans l'Humanité, 14 avril, p. 3). C'est enfin ainsi que se justifie l'obsession des droites contre les 35h, le slogan de campagne sarkozyste du "travailler plus pour gagner plus" et ses avatars multiples à droite et à gauche. A l'opposé, les mouvements sociaux ne s'y trompent pas lorsqu'ils revendiquent la réduction de la durée légale de travail à 32h par semaine (mesure 11 des 34 mesures du plan de sortie de crise, 26 mai) comme moyen de créer des emplois et d'assurer une meilleure qualité de vie à l'ensemble des salarié·e·s car il s'agit en effet d'une question sociale centrale.

Marx soutient ensuite, dans le passage cité ci-dessus, que le capital "réduit le temps du sommeil" des travailleurs. Comment un employeur pourrait-il faire cela alors que la durée du temps de travail est légalement limitée? Les rapports de production se complexifient avec le télétravail et le numérique permet, sur le temps libre des salariés, la poursuite de tâches de travail normalement réalisées sur le lieu de travail. Les boîtes de messagerie professionnelle en sont un exemple tout comme les visioconférences. L'extension déterritorialisée du domaine de la production englobe donc la sphère privée des travailleurs et va de pair avec une extension similaire du domaine de la consommation. Il s'ensuit donc que le capital dans la phase actuelle du capitalisme dépend étroitement de ce que Toni Negri décrit "l'exploitation de la subjectivité elle-même" (Travail vivant contre capital, Paris, Éditions sociales, 2018, p. 97). Le processus de production déterritorialisé du capitalisme cognitif, dans lequel Internet est devenu "l'intermédiaire universel" (Bill Gates), engloberait en effet les échanges sociaux de la société tout entière, et non pas seulement la "production" des salarié·e·s: "Le capital est valorisé par des flux coopératifs dans lesquels les muscles, les langages, les affects, les codes et les images sont subsumés dans le processus matériel de production" (Travail vivant contre capital, Paris, Éditions sociales, p. 87).

Par conséquent, la journée de travail s'allonge de facto, comme en attestent les données qui suivent. Le temps de sommeil des Français, par exemple, a diminué de 1h à 1h30min en 50 ans selon les données de Santé publique France publiées par Le Monde en 2019. Jonathan Crary parle quant à lui d'un "système 24/7" pour caractériser "l'état d'insomnie généralisé" résultant du capitalisme de notre époque: "Le 24/7 se réfère à une constellation de processus typiques de notre monde contemporain, caractérisé par une production incessante : l’accumulation, le shopping, le temps passé à la communication, aux jeux vidéo… Que ce soit au travail ou en vacances, il s’agit de l’impossibilité de trouver des moments vides d’activités, de se déconnecter. C’est un temps homogène, où il n’y a aucun temps mort, aucun silence, aucun instant de repos ou de retrait." Le passage du Capital ci-dessus insiste également sur le fait que le capital vole le temps nécessaire à "l'entretien du corps en bonne santé".

Marx explique enfin que le capital dépossède les travailleurs du temps libre des repas et "l'incorpore, toutes les fois qu'il le peut, au procès même de la production". On reconnaîtra ici le clin d’œil de Chaplin dans Les temps modernes (1936) avec la machine automatique à faire manger les ouvriers testée sur Charlot.

Extrait des Temps modernes de Chaplin, 1936. © C. Chaplin

Au travers de cet extrait burlesque, chacun·e pourra reconnaître son vécu au travail, à l'heure du repas, lorsque s'imposent (volontairement ou involontairement) des réunions de travail, des tâches urgentes qui ne peuvent attendre ou des moments de convivialité imposée comme les différentes moments de "team building".

En somme, Marx insiste dans le passage cité du Capital sur la nécessité de limiter la "passion aveugle et démesurée" du capital qu'est l'accumulation des profits afin de préserver la vie des travailleurs, construire leur autonomie et encourager, dans le prolongement de l'idéal humaniste, leur capacité à faire d'eux-mêmes, en tant qu'êtres humains, leur propre fin.

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