Dimitris Fasfalis
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Fragments de Marx

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Billet de blog 23 oct. 2021

Marx historien de la violence d'Etat

Loin d'être des anomalies ou des dérapages, les violences d'Etat du moment autoritaire que nous vivons aujourd'hui un peu partout dans le monde partagent de multiples liens avec le capitalisme dans sa phase néolibérale. Pour les saisir, les pages du Capital (1867) sur les violences d'Etat au cours de la naissance du capitalisme apparaissent d'une grande portée politique et critique.

Dimitris Fasfalis
Historien, géographe
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Le Capital est une oeuvre unique en son genre, mêlant différents types de démarches, au croisement de plusieurs champs savants. Si l'économie et la philosophie sont connues et reconnues dans cette oeuvre, l'histoire l'est bien moins. Dans les extraits qui suivent, Marx offre l'exemple d'un travail de sauvetage mémoriel des classes subalternes dans la longue histoire du capitalisme qui s'appuie sur sa théorie de l'histoire et la critique sociale au coeur de son oeuvre.

Dans le chapitre XXVIII du Capital (1867), intitulé "Législation sanguinaire contre les expropriés à partir de la fin du XVe siècle. Lois sur les salaires", Marx dresse le tableau de la naissance du capitalisme en Europe au moyen de la violence d'Etat. Il écrit:

"La création du prolétariat sans feu ni lieu - licenciés des grands seigneurs féodaux et cultivateurs victimes d'expropriations violentes et répétées - allait nécessairement plus vite que son absorption par les manufactures naissantes. D'autre part, ces hommes brusquement arrachés à leurs conditions de vie habituelles ne pouvaient se faire aussi subitement à la discipline du nouvel ordre social. Il en sortit donc une masse de mendiants, de voleurs, de vagabonds. De là vers la fin du XVe siècle et pendant tout le XVIe, dans l'ouest de l'Europe, une législation sanguinaire contre le vagabondage. Les pères de la classe ouvrière actuelle furent châtiés d'avoir été réduits à l'état de vagabonds et de pauvres. La législation les traita en criminels volontaires; elle supposa qu'il dépendait de leur libre arbitre de continuer à travailler comme par le passé et comme s'il n'était survenu aucun changement dans leur condition.

En Angleterre, cette législation commence sous le règne de Henri VIII.

Henri VIII, 1530. - Les mendiants âgés et incapables de travail obtiennent des licences pour demander la charité. Les vagabonds robustes sont condamnés au fouet et à l'emprisonnement. (...) En cas de première récidive, le vagabond doit être fouetté de nouveau et avoir la moitié de l'oreille coupée; à la deuxième récidive, il devra être traité en félon et exécuté comme ennemi de l'Etat. (...)

C'est ainsi que la population des campagnes, violemment expropriée et réduite au vagabondage, a été rompue à la discipline qu'exige le système du salariat par des lois d'un terrorisme grotesque, par le fouet, la marque au fer rouge, la torture et l'esclavage.

Ce n'est pas assez que d'un côté se présentent les conditions matérielles du travail, sous la forme de capital, et de l'autre des hommes qui n'ont rien à vendre, sauf leur puissance de travail. Il ne suffit pas non plus qu'on les contraigne par la force à se vendre volontairement. Dans le progrès de la production capitaliste il se forme une classe de plus en plus nombreuse de travailleurs qui, grâce à l'éducation, la tradition, l'habitude, subissent les exigences du régime aussi spontanément que le changement des saisons. Dès que ce mode de production a acquis un certain développement, son mécanisme brise toute résistance; la présence constante d'une surpopulation relative maintient la loi de l'offre et la demande du travail, et partant le salaire, dans des limites conformes aux besoins du capital, et la sourde pression des rapports économiques achève le despotisme du capitaliste sur le travailleur. Parfois on a bien encore recours à la contrainte, à l'emploi de la force brutale, mais ce n'est que par exception. Dans le cours ordinaire des choses le travailleur peut être abandonné à l'action des "lois naturelles" de la société, c'est-à-dire à la dépendance du capital, engendrée, garantie et perpétuée par le mécanisme même de la production. Il en est autrement pendant la genèse historique de la production capitaliste. La bourgeoisie naissante ne saurait se passer de l'intervention constante de l'Etat; elle s'en sert pour "régler" le salaire, c'est-à-dire pour le déprimer au niveau convenable, pour prolonger la journée de travail et maintenir le travailleur lui-même au degré de dépendance voulu. C'est là un moment essentiel de l'accumulation primitive."

(Source: Karl Marx, Le Capital, édition établie et annotée par Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, coll. "Folio essais", 1963 et 1968 (1867), p. 740-741 et 743-744.) 

_______________________________________________________________________________

Le marxisme analyse d'ordinaire la violence de l'Etat sous l'angle de la domination de classe ou bien sous l'angle des oppressions spécifiques, comme le racisme. La problématique de la domination de classe est bien présente dans cet extrait, mais elle s'inscrit plus largement dans une théorie du changement social et une théorie de l'histoire. Ainsi, ce texte offre également une critique sociale de l'idéologie dominante à propos de la criminalité et de la délinquance.

La longue durée de la violence d'Etat

Bien que selon Marx, la période de la naissance du capitalisme en Europe de l'Ouest au XVIe siècle est la période historique par excellence de la violence d'Etat contre les pauvres pour permettre la mise en place du mode de production capitaliste, la lecture de cet extrait aujourd'hui permet d'établir un constat historique légèrement différent.

Le fait est que la violence d'Etat à l'encontre des travailleur·se·s et des pauvres ne se limite pas à un moment, une phase ou une époque dans l'histoire du capitalisme. Elle naît avec le capitalisme et se perpétue jusqu'à nos jours. Car cette phase de "l'accumulation primitive" que décrit Marx se poursuit toujours quelque part dans le monde au moment où elle prend fin ailleurs. Elle a donc partie liée avec l'extension progressive du capitalisme à l'échelle du monde à partir des XIXe et XXe siècles. Par conséquent, depuis plus de cinq-cents ans, des violences d'Etat s'exercent sur les populations pauvres, dépossédées et jetées sur les routes de l'exode, pour permettre d'asseoir le capitalisme. C'est en cela que le propos de Marx est révélateur de la longue durée de cette violence d'Etat aux origines du capitalisme: "De là vers la fin du XVe siècle et pendant tout le XVIe, dans l'ouest de l'Europe, une législation sanguinaire contre le vagabondage. Les pères de la classe ouvrière actuelle furent châtiés d'avoir été réduits à l'état de vagabonds et de pauvres."

En écrivant cela, Marx livre bataille non pas seulement sur le terrain de l'économie politique. Il se fait également le mémorialiste des dépossédé·e·s face à l'histoire officielle des dominants réduisant les subalternes au silence et à l'opprobre. En situant dans son contexte social la naissance du capitalisme en Europe, Marx retourne les stigmates des pauvres (la mendicité, le vagabondage, le vol) contre la classe dominante, documentant du même coup les crimes originels de la bourgeoisie européenne. Marx procède ainsi au sauvetage mémoriel et à la réhabilitation symbolique des classes subalternes. 

Estampe de Jacques Callot, 1628-1630, intitulée "Les supplices". Source: www.gallica.bnf.fr/BNF.

[Au-dessus de l'estampe nous pouvons lire "Supplicium Sceleri Fraenum", ce qui signifie "Supplices lutte contre le crime". L'image est accompagnée des lignes suivantes: "Voy lecteur comme la Justice/Par tant de supplices divers/Pour le repos de L'univers/Punit les Méchans la malice/Par l'aspect de ceste figure/Tu dois tous crimes éviter/Pour heureusement t'exempter/Des effectz de la forfaicture."]

Dans cette longue durée des violences d'Etat, les formes de la violence d'Etat légitime ont profondément changé au fil du temps en Europe et dans le monde. La loi condamnant au fouet les vagabonds sous Henri VIII  en Angleterre (1530) ne correspond qu'à une forme spécifique et limitée dans le temps de la violence de l'Etat.  Les luttes et les révolutions ont sans cesse élargi les droits individuels et collectifs à l'égard de l'Etat. Elles ont donc fortement contribué à maîtriser cette violence d'Etat, à la "civiliser"; sans pour autant la faire disparaître. Une fois les rapports sociaux du capitalisme installés, "il se forme une classe de plus en plus nombreuse de travailleurs qui, grâce à l'éducation, la tradition, l'habitude, subissent les exigences du régime aussi spontanément que le changement des saisons". Les "lois naturelles" du capitalisme peuvent alors opérer sans recours à la violence d'Etat. Le long XIXe siècle (1789-1914) dans les mondes européens en est le témoin.

Une violence d'Etat proportionnelle aux bouleversements du capitalisme

L'intérêt de ce texte de Marx réside ensuite dans sa capacité de penser la violence de l'Etat au sein d'une totalité sociale ou, dit autrement, en l'insérant dans l'ensemble de rapports sociaux. En toile de fond au fouet et l'emprisonnement des vagabonds dans l'Angleterre du XVIe siècle, il y a les "expropriations violentes et répétées" dans les campagnes. La rapidité et la brutalité des enclosures par lesquels les propriétaires fonciers anglais se sont rendus maîtres des terres et des communs dans les campagnes anglaises avaient abouti à la "création du prolétariat sans feu ni lieu", sans que les manufactures puissent leur fournir à tou·te·s du travail. "Il en sortit donc une masse de mendiants, de voleurs, de vagabonds."

Quel lien avec le monde actuel? Le capitalisme ne peut exister que par une révolution permanente des rapports de production et des rapports sociaux. Les transformations économiques et sociales rapides et brutales sont donc inhérentes au capitalisme. Ce dernier ne peut se satisfaire d'un monde stable ou d'un état d'équilibre: son mode d'existence et de reproduction est celui des déséquilibres et des bouleversements structurels.

La violence d'Etat apparaît donc comme un corollaire pour permettre ses transformations profondes et rapides. L'autoritarisme, la coercition, la violence policière, l'idéologie sécuritaire, l'emprisonnement de masse, l'état d'exception, la création de camps d'internement pour les migrants: autant de tendances profondes qui travaillent l'époque néolibérale ouverte avec l'épuisement des luttes et de l'expansion économique à la fin des années 1970. La violence d'Etat accrue est donc indissociable des bouleversements économiques et sociaux des quarante dernières années, parmi lesquels on peut évoquer la fin du compromis keynésien, la privatisation rampante des biens communs, la financiarisation des économies capitalistes développées, l'accélération de la mondialisation, l'industrialisation et l'urbanisation des pays du Sud, la révolution numérique.

En somme, le texte de Marx nous permet de comprendre que la violence d'Etat est inhérente tout autant au projet de restauration du pouvoir de classe qu'est le néolibéralisme à notre époque qu'à la naissance du capitalisme européen au XVIe siècle. Marx écrit: "La bourgeoisie naissante ne saurait se passer de l'intervention constante de l'Etat; elle s'en sert pour "régler" le salaire, c'est-à-dire pour le déprimer au niveau convenable, pour prolonger la journée de travail et maintenir le travailleur lui-même au degré de dépendance voulu." La restauration libérale menée depuis les années 1980 par les gouvernements de droite et de gauche en Europe et dans le monde "ne saurait se passer de l'intervention constante de l'Etat", notamment pour "maintenir le travailleur lui-même au degré de dépendance voulu" lorsque les "lois naturelles" du marché du travail ne suffisent plus et que les travailleur·se·s entrent en résistance. 

E. Glair-Guyot, “Gravure de la fusillade du 1er mai 1891 à Fourmies,” L'Armarium, consulté le 23 octobre 2021. Source: www.armarium-hautsdefrance.fr/document/23006.

Cette violence d'Etat est ensuite montrée par Marx comme une façon pour la classe dominante non seulement d'asseoir les rapports sociaux du capitalisme, et donc sa domination, mais aussi comme un moyen pour permettre l'incorporation des normes capitalistes par les travailleur·se·s, permettant ainsi de diminuer l'usage de la coercition et de la violence. Marx écrit en effet: "C'est ainsi que la population des campagnes, violemment expropriée et réduite au vagabondage, a été rompue à la discipline qu'exige le système du salariat par des lois d'un terrorisme grotesque, par le fouet, la marque au fer rouge, la torture et l'esclavage." Du XVIe siècle à nos jours, cela se vérifie en Europe: l'assimilation des normes capitalistes par les masses du peuple a progressé en même temps que diminuaient les formes de violence étatique à leur encontre, sans pour autant exclure des moments de crise et de violence paroxystiques, comme l'ont montré les massacres ouvriers organisés par le parti de l'ordre ou les violences fascistes. Marx en est d'ailleurs conscient lorsqu'il écrit: "Parfois on a bien encore recours à la contrainte, à l'emploi de la force brutale, mais ce n'est que par exception."

Une critique radicale de la raison libérale

Dans ce texte, Marx soumet enfin à une critique radicale la raison libérale du libre arbitre et de l'individu souverain en matière de criminalité et de délinquance.

Cela fait directement écho au discours sécuritaire dominant aujourd'hui le champ politique et médiatique. Aux yeux des dominants, les mendiants, les voleurs et délinquants ont fait un choix librement de refuser le travail et de voler. Marx écrit à ce sujet: "La législation les traita en criminels volontaires; elle supposa qu'il dépendait de leur libre arbitre de continuer à travailler comme par le passé et comme s'il n'était survenu aucun changement dans leur condition." Illusion libérale d'une responsabilité individuelle dans le crime qui inverse la responsabilité sociale aux dépens des victimes de la violence des riches. Illusion entretenue aujourd'hui par les discours sécuritaires du "tolérance zéro", des peines planchers, du "discours de fermeté" et du soutien sans faille du monde politicien à la police, y compris ses corps les plus violents comme la BAC. Marx permet donc de s'émanciper de l'idéologie dominante qui entérine l'injustice de classe, hier comme aujourd'hui, pour penser la criminalité et la délinquance, tout comme la violence d'Etat, sous l'angle des conditions de possibilité historiques et sociales qui leur sont sous-jacentes.

Dans la mesure où notre lexique politique a vu au cours de la dernière période l'adoption de ces mots qui disent la barbarie de notre époque - "violences policières", "LBD", "grenade de désencerclement", "BRAV-M", "Centre de rétention administrative", "éborgnés", "mutilés" - et dans la mesure où la classe dirigeante refuse toujours de reconnaître cette violence d'Etat, le texte de Marx ci-dessus possède une portée révolutionnaire.

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