Marx au temps du capitalisme pandémique

Comment Marx pourrait-il nous aider à penser la crise actuelle? Sa théorie de l'histoire offre des ressources critiques pour penser la crise sanitaire inédite qui bouleverse le monde aujourd'hui, tout en indiquant en pointillé que le "monde d'après" tant évoqué ne pourrait être qu'anticapitaliste.

Avant d'aborder le problème des liens et des médiations multiples entre le système-monde capitaliste et la pandémie du Covid-19, revenons dans un premier temps à Marx et le cadre théorique qu'il a proposé pour saisir les grandes crises historiques. En 1845-46, Marx, exilé politique à Bruxelles, écrit dans L'Idéologie allemande ces lignes qui seront par la suite reprises et formeront un condensé de ce que Friedrich Engels appellera après la mort de Marx le "matérialisme historique":

"A un certain stade de l'évolution des forces productives, on voit surgir des forces de production et des moyens de commerce qui, dans les conditions existantes, ne font que causer des désastres. Ce ne sont plus des forces de production, mais des forces de destruction (machinisme et argent)."

En 1859, Marx reprend cette idée presque mot pour mot dans son célèbre "Avant-propos" de sa Critique de l'économie politique. On y lit ceci:

"A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors, et qui n'en sont que l'expression juridique. Hier encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves. Alors commence une ère de révolution sociale."

L'extrait de L'Idéologie allemande est plus général alors que celui de l' "Avant-propos" de 1859 est plus orienté vers l'économie. Il importe tout d'abord de souligner que Marx essaie de penser les "désastres" dès le milieu des années 1840. A partir de ses études historiques et économiques faites au cors des années 1840-1844, il identifie dans la longue durée des sociétés des ruptures où intervient un changement radical dans le système-monde. Il s'agit d'un changement dialectique qui transforme les forces productives (technologie, moyens de communication, capitaux, travailleurs, lieux de travail, sciences, etc.) de forces de développement et de progrès en "forces de destruction": elles "ne font [alors] que causer des désastres".

La pandémie du Covid-19 présente plusieurs aspects qui sont indissociables du capitalisme, allant des politiques des États face à la pandémie visant à maintenir l'activité et les échanges, en passant par l'absence de plan de prévention, les inégalités sanitaires territoriales, jusqu'aux conséquences imprévisibles d'une Grande Dépression mondiale. Tout cela pourrait en effet faire l'objet d'analyses pour montrer les liens avec le capitalisme.

L'intérêt toutefois des passages cités plus haut est d'offrir la possibilité de comprendre de manière relationnelle ou structurelle les causes ou origines profondes, historiques pourrait-on dire, de la crise actuelle. Celle-ci n'a rien d'un accident malgré les multiples facteurs aléatoires qui ont pu participer à la déclencher et l'amplifier. Pour s'en convaincre, l'excellent article de Jaade Lindgaard et Amélie Poinssot intitulé "Le coronavirus, "un boomerang qui nous revient dans la figure"" (22 mars) permet d'esquisser l'essentiel à retenir. Plusieurs processus qui font système y sont décrits en lien avec les conséquences ayant rendu possible la pandémie actuelle.

De manière très condensée, nous pourrions les résumer en disant que la déforestation et la diminution importante de la biodiversité qu'entraînent les cultures industrielles dans les plantations (hévéa, palmiers à huile, café, cacao) mettent en péril les écosystèmes et favorisent la propagation de virus vers les collectivités humaines. De même que la quête de terres agricoles participe à la déforestation, l'urbanisation et l'étalement urbain incessant participent également à ce même processus de déforestation, bouleversant les milieux de vie de plusieurs espèces animales. Enfin, la mondialisation des échanges, faite de flux et de mobilités massifs, canalisés par les réseaux transnationaux et polarisés par les métropoles mondiales, transforme rapidement toute épidémie régionale en une pandémie mondialisée comme nous pouvons le voir aujourd'hui en temps réel sur cette carte élaborée par des chercheurs de l'université John Hopkins aux Etats-Unis.

Capture d'écran de la carte des cas confirmés de Covid-19 élaborée par des checheurs de l'Université John Hopkins. Source: https://gisanddata.maps.arcgis.com/apps/opsdashboard/index.html#/bda7594740fd40299423467b48e9ecf6 © Center for Systems Science and Engineering, John Hopkins University. Capture d'écran de la carte des cas confirmés de Covid-19 élaborée par des checheurs de l'Université John Hopkins. Source: https://gisanddata.maps.arcgis.com/apps/opsdashboard/index.html#/bda7594740fd40299423467b48e9ecf6 © Center for Systems Science and Engineering, John Hopkins University.

La carte montre clairement que le Covid-19 est concentré dans les trois pôles mondiaux qui dominent le système-monde capitaliste: l'Asie de l'Est, l'Europe de l'Ouest et l'Amérique du Nord. Plus spécifiquement, une corrélation semble apparaître entre la pandémie et l'intensité des flux et mobilités dans les métropoles mondiales.

Le géographe et historien américain Mike Davis avait déjà montré auparavant les liens systémiques entre le capitalisme mondialisé et la grippe porcine. Aujourd'hui, force est de constater que la pandémie du Covid-19 démontre clairement que les forces productives accumulées à l'échelle du monde sont devenues des forces de destruction qui nous plongent dans une barbarie post-moderne. Pour en sortir, il faut renouer, comme le font de nombreux mouvements sociaux, avec la quête radicale d'autres chemins que ceux du capital et de l’État, pour inventer l'inconnu, au-delà du capitalisme de désastre.

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Les extraits cités viennent de Marx, Philosophie, édition établie par Maximilien Rubel, Gallimard, 1965 et 1982, p. 390, 488-489.

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