"L'ouvrier a le malheur d'être un capital vivant"

A quelle condition la vie personnelle d'une salarié peut-elle prendre appui et se construire sur son travail? A condition que son travail soit utile, nécessaire et assujetti au capital répond Marx. Autrement dit, le travailleur ne peut avoir "d'existence humaine que celle de sa condition ouvrière" soutient Marx dans ce texte.

Quelques mois après son installation à Paris, au printemps 1844, Marx commence son étude de l'économie politique. Profondément transformé par la découverte du mouvement de défense et de libération de la classe ouvrière en France, il entreprend dans ses Manuscrits parisiens de 1844 de jeter les bases théoriques d'une critique globale des institutions de la société contemporaine. Cet extrait des Manuscrits parisiens de 1844 est tiré de l'édition et la traduction établie par Maximilien Rubel dans Karl Marx, Philosophie, Paris, Gallimard, 1982 (1968), p. 179-180.

"Or, l'ouvrier a le malheur d'être un capital vivant, donc besogneux: pour peu qu'il ne travaille pas, il perd ses intérêts et jusqu'à son existence. En tant que capital, la valeur de l'ouvrier augmente selon l'offre et la demande; même physiquement, son existence, sa vie, est et a été considérée comme une marchandise analogue à toute autre marchandise qui s'offre. L'ouvrier produit le capital, le capital le produit; il se produit donc lui-même, et, en tant qu'ouvrier, en tant que marchandise, l'homme est le produit du mouvement dans son ensemble. L'homme qui n'est plus qu'un ouvrier n'aperçoit - en tant qu'ouvrier - ses qualités d'homme que dans la mesure où elles existent pour le capital qui lui est étranger. Mais comme le capital et l'homme sont étrangers l'un à l'autre, que leurs rapports sont marqués d'indifférence, d'extériorité et de contingence, il est inévitable que ce caractère étranger manifeste sa réalité. Dès lors que - nécessité ou arbitraire - le capital s'avise de ne plus exister pour l'ouvrier, celui-ci cesse d'exister pour lui-même: privé de travail, donc de salaire, n'ayant en fait d'existence humaine que celle de sa condition ouvrière, il n'a plus qu'à disparaître, qu'à mourir de faim, etc. L'ouvrier n'existe comme ouvrier que s'il existe pour soi, en tant que capital, et il n'existe en tant que capital que si un capital existe pour lui. L'existence du capital est son existence, sa vie, il en détermine le contenu d'une manière qui ne tient aucun compte de l'ouvrier. L'économie politique ne connaît donc pas l'ouvrier sans emploi, le travailleur dans la situation d'un sans-travail. Le coquin, l'escroc, le mendiant, le travailleur qui chôme, qui meurt de faim, qui est misérable et criminel - autant de figures qui n'existent pas pour l'économie politique, mais aux seuls yeux du médecin, du juge, du fossoyeur, du prévôt des mendiants, etc. Ces fantômes ne sont pas de son domaine."

Une scène de la misère urbaine à l'époque de l'industrialisation en Europe de l'Ouest. "Les mendiants de Bruges", estampe, 1890-1898, BNF. Source: www.gallica.bnf.fr. © Alphonse Legros (1837-1911). Une scène de la misère urbaine à l'époque de l'industrialisation en Europe de l'Ouest. "Les mendiants de Bruges", estampe, 1890-1898, BNF. Source: www.gallica.bnf.fr. © Alphonse Legros (1837-1911).

Il importe tout d'abord de souligner la signification du mot "ouvrier" (arbeiter) utilisé par Marx. Il renvoie moins aux ouvriers de l'industrie, la classe ouvrière incarnée par le mineur ou le métallo, qu'à l'ensemble d'une classe définie par sa position subalterne dans les rapports de production. "Ouvrier" signifie donc ici "salarié" ou travailleur, du point de vue des revenus et de la consommation, mais aussi subalterne d'un point de vue politique.

Voilà donc les ouvriers soumis à l'arbitraire d'une force extérieure qu'ils nourrissent au quotidien de leur travail: le capital. C'est la raison qui fait le "malheur" de l'ouvrier: il n'existe en tant qu'être humain que dans la mesure où il existe en tant qu'ouvrier aux yeux du capital. Or, c'est l'ouvrier qui produit le capital. Soumis à cette force qu'il ne maîtrise pas, le travailleur a donc toutes les chances de développer un rapport mystifié avec le capitalisme qui se traduit, par exemple, par l'idée libérale que  "ce qui est bon pour General Motors est bon pour les États-Unis", ou encore que la meilleure défense des intérêts des travailleurs n'est autre que la politique en faveur du capital.

A l'inverse, "privé de travail (...) il n'a plus qu'à disparaître". Marx saisit ainsi la violence symbolique qu'opère la société bourgeoise naissante sur les classes subalternes. A moins de pouvoir être utile à l'accumulation des profits, un travailleur est condamné sinon à une mort symbolique (sociale) par la privation, à une mort physique, par la faim. La misère du prolétariat au milieu du XIXe siècle a été longuement documentée par toute une génération d'observateurs critiques, parmi lesquels  Friedrich Engels (La situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844) et Louis René Villermé (Tableau de l'état physique et moral des ouvriers... (1840)) en ont été des figures marquantes. La misère des plus pauvres tuait au XIXe siècle. L'invention d'un État social au XXe siècle est ce qui a permis d'y mettre un terme.

Mais encore, Marx écrit: " L'ouvrier n'existe comme ouvrier que s'il existe pour soi, en tant que capital, et il n'existe en tant que capital que si un capital existe pour lui. L'existence du capital est son existence, sa vie, il en détermine le contenu d'une manière qui ne tient aucun compte de l'ouvrier." Ces lignes sont écrites en 1844 mais leur dialectique morbide peut aussi être lue comme annonce de ce qui vient, à la lumière des violences, des massacres et des génocides modernes du XXe siècle. Lorsqu'une population n'a plus aucun apport aux yeux du capital, qu'importe alors pour la société capitaliste qu'elle disparaisse ou qu'elle souffre? "Ces fantômes ne sont pas de son domaine" répond Marx en toute lucidité. Ces fantômes des quelques 30000 morts en Méditerranée depuis 2000 par exemple, ou les fantômes des camps de la mort de l'Allemagne nazie ou bien les vies empêchées des chômeurs et des pauvres.

Nulle surprise donc lorsque le premier ministre et la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, présentent le 18 juin dernier une "réforme" de l'assurance-chômage, nous découvrons qu'il y aura une diminution de 3,4 milliards des indemnisations versées et environ l'exclusion de 300000 personnes de l'assurance-chômage. Christophe Barbier est allé dans le même sens sur BFM-TV en affirmant: "Sur le fond, peut-on être sûr que les chômeurs seront incités à prendre les postes qui leur sont proposés? Non, je crains que ça ne soit pas assez efficace, car ce n'est pas assez violent, tout simplement." Marx avait donc bien raison de noter en 1844 que "l'économie politique [bourgeoise] ne connaît donc pas l'ouvrier sans emploi, le travailleur dans la situation d'un sans-travail". Si le travailleur est "privé de travail (...) il n'a plus qu'à disparaître".

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