Temps de luttes, temps des possibles

Que représente la lutte en cours? Combat syndical, résistance sociale, révolte ou révolution? Adossés sur l'expérience des mouvements ouvriers naissants en Europe, Marx et Engels ont esquissé dans le Manifeste communiste (1848) une boussole stratégique pour lire les mouvements de leur temps, suivant leurs «différentes phases de développement».

Dans Le Manifeste communiste (1848), Marx et Engels écrivent:

"Le prolétariat passe par différentes phases de développement. Sa lutte contre la bourgeoisie commence avec son existence même.

Au début, la lutte est engagée par des ouvriers isolés; puis ce sont les ouvriers d'une fabrique, enfin les ouvriers d'une branche d'industrie dans un même centre qui combattent contre tel bourgeois qui les exploite directement. Ils dirigent leurs attaques, non seulement contre le système bourgeois de production, mais contre les instruments de production eux-mêmes; ils détruisent les marchandises provenant de la concurrence étrangère, ils brisent les machines, mettent le feu aux fabriques: ils s'efforcent de reconquérir la position perdue du travailleur médiéval.

A ce stade, les travailleurs forment une masse disséminée à travers tout le pays et divisée par la concurrence. Parfois, ils se rapprochent pour former un seul bloc. Cette action n'est cependant pas encore le résultat de leur propre union, mais de l'union de la bourgeoisie qui, pour atteindre ses fins politiques, doit mettre en branle le prolétariat tout entier, et est encore capable de le faire. (...)

Or, le développement de l'industrie n'a pas pour seul effet d'accroître le prolétariat, mais aussi de l'agglomérer en masses de plus en plus compactes. Le prolétariat sent sa force grandir. Les intérêts, les conditions de vie se nivellent de plus en plus au sein du prolétariat, à mesure que le machinisme efface les différences du travail et ramène presque partout le salaire à un niveau également bas. La concurrence accrue des bourgeois entre eux et les crises commerciales qui en découlent rendent le salaire des ouvriers de plus en plus instable; le perfectionnement incessant et toujours plus poussé du machinisme rend leur condition de plus en plus précaire; les heurts individuels entre les ouvriers et les bourgeois prennent de plus en plus le caractère de collisions entre deux classes. Bientôt les ouvriers s'essaient à des coalitions contre les bourgeois; ils se groupent pour défendre leur salaire. Ils vont jusqu'à fonder des associations durables pour constituer des provisions en vue des révoltes éventuelles. Ça et là, la lutte éclate sous la forme d'émeutes.

De temps à autre, les travailleurs sont victorieux, mais leur triomphe est éphémère. Le vrai résultat de leurs luttes, ce n'est pas le succès immédiat, mais l'union de plus en plus étendue des travailleurs. Cette union est facilitée par l'accroissement des moyens de communication créés par la grande industrie qui mettent en relation les ouvriers de diverses localités. Or, ces liaisons sont nécessaires pour centraliser en une lutte nationale, une lutte de classes, les nombreuses luttes locales qui ont partout le même caractère. Mais toute lutte de classes est une lutte politique. Et l'union que les bourgeois du Moyen Âge mettaient des siècles à établir par leurs chemins vicinaux, les prolétaires modernes l'effectuent en quelques années grâce aux chemins de fer.

Cette organisation des prolétaires en une classe et, par suite, en un parti politique est à tout moment détruite par la concurrence des ouvriers entre eux. Mais elle renaît sans cesse, toujours plus forte, plus solide, plus puissante. Mettant à profit les dissensions intestines de la bourgeoisie, elle lui arrache la reconnaissance, sous forme de loi, de certains intérêts des travailleurs, par exemple la loi des dix heures en Angleterre. (...)

Tous les mouvements du passé ont été le fait de minorités, ou fait dans l'intérêt de minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement autonome de l'immense majorité dans l'intérêt de l'immense majorité. Le prolétariat, couche la plus basse de la société actuelle, ne peut se soulever, se redresser, sans faire sauter tout l'édifice des couches supérieures qui constituent la société officielle. (...)

En esquissant à grands traits le développement du prolétariat, nous avons suivi à la trace la guerre civile qui déchire la société actuelle: guerre plus ou moins occulte, jusqu'à l'heure où elle éclate en une révolution ouverte et où le prolétariat jette les fondements de son règne par le renversement violent de la bourgeoisie."

Couverture du Manifeste du parti communiste publié par les éditions Ere nouvelle, Paris, en 1895. Source: gallica.bnf.fr Couverture du Manifeste du parti communiste publié par les éditions Ere nouvelle, Paris, en 1895. Source: gallica.bnf.fr

La lecture du Manifeste est transformée par la lutte en cours: son écho devient plus direct, presque immédiat, à mesure que les luttes s'intensifient et s'amplifient. Cette proximité semble confirmer les thèses sur l'histoire de Walter Benjamin où le temps historique linéaire fait place à des temporalités sinueuses par lesquelles nous nous retrouvons en 2020 contemporains du luddisme, des canuts lyonnais révoltés, du mouvement chartiste et  des tisserands silésiens révoltés en 1844. C'est ce champ d'expérience qui irrigue Marx et Engels lorsque ces derniers sont mandatés par la Ligue des communistes à Londres de rédiger son Manifeste, à la fin du mois de novembre 1847. Essentiellement rédigé par Marx, et publié en février 1848 peu avant qu'éclate la révolution à Paris, ce texte est initialement intitulé "Manifeste du parti communiste" avant que ses auteurs l'intitulent pour la réédition allemande de 1872 "Manifeste communiste".

Moments

Quatre moments différents sont saisis par Marx et Engels pour décrire les "phases de développement" des mouvements ouvriers.

1. Luttes individuelles ou locales de travailleurs isolés.

2. Luttes de travailleurs organisés au moyen de "coalitions contre les bourgeois": luttes syndicales.

3. Luttes locales des travailleurs centralisées en une lutte de classe à l'échelle nationale qui prend un caractère politique.

4. Lutte révolutionnaire pour renverser la société bourgeoise: les travailleurs prennent le pouvoir.

Cheminots en grève réunis au bois de Vincennes le 25 février 1920. Un syndicaliste, Chavereau, harangue la foule. Détail d'une photographie de presse de l'Agence Rol, Paris, 1920. Source: www.gallica.bnf.fr Cheminots en grève réunis au bois de Vincennes le 25 février 1920. Un syndicaliste, Chavereau, harangue la foule. Détail d'une photographie de presse de l'Agence Rol, Paris, 1920. Source: www.gallica.bnf.fr

Ces différentes "phases" ne sont pas toutefois des étapes à parcourir le long d'une ligne ascendante. Un tel continuum est possible mais Marx insiste que "l'organisation des prolétaires en une classe et, par suite, en un parti politique est à tout moment détruite par la concurrence des ouvriers entre eux". De même, les luttes des travailleurs peuvent "sauter" des étapes et ne pas parcourir l'ensemble des moments esquissés. Ces derniers sont donc dialectiques et n'ont rien d'une marche inéluctable vers la révolution sociale. Leur temporalité est déterminée par l'action politique et les rapports de force stratégiques, comme l'affirmait Daniel Bensaïd, à la suite de Gramsci, Lénine et Benjamin.

Marx et Engels ne font pas mention toutefois des autres mouvements sociaux qui luttent pour l'émancipation et qu'on ne peut réduire aujourd'hui au mouvement ouvrier. Les mouvements féministes, les luttes écologistes, l'antiracisme politique, les luttes contre la brutalité policière, les campagnes de solidarité internationale sont autant de "mouvements sociaux" qui sont distincts du mouvement ouvrier et qui constituent un impensé stratégique dans ce texte.

Force est de constater que depuis la campagne contre la Loi travail au printemps 2016, nous assistons en France à des luttes qui se situent au niveau 3 où un affrontement de classe se produit à l'échelle nationale, sans toutefois que cela débouche sur des moments révolutionnaires. Les gilets jaunes en 2018-2019 en sont un épisode marquant, tout comme Nuit debout.

Temporalités

Au-delà des repères stratégiques, ce texte extrait du Manifeste communiste essaie de penser la victoire et la défaite des mouvements ouvriers. C'est notamment par ce biais que Marx fait allusion aux temporalités enchevêtrées dans les luttes. Cela permet aujourd'hui d'éviter les pièges trop fréquents du "présentisme" (François Hartog), devenu horizon dominant de notre époque, où un présent éternel avale à la fois le passé et l'avenir. A l'inverse du présentisme dominant de notre époque, Marx et Engels inscrivent les mouvements ouvriers dans le temps long du changement social, des révolutions et de leurs effets à retardement, des grandes transitions historiques entre modes de production antagoniques. 

La "grêve" dans les Studios Gaumont en 1936. Photographie de l'agence de presse Meurisse, Paris, 1936. Source: www.gallica.bnf.fr La "grêve" dans les Studios Gaumont en 1936. Photographie de l'agence de presse Meurisse, Paris, 1936. Source: www.gallica.bnf.fr

C'est en ce sens qu'ils écrivent: "De temps à autre, les travailleurs sont victorieux, mais leur triomphe est éphémère. Le vrai résultat de leurs luttes, ce n'est pas le succès immédiat, mais l'union de plus en plus étendue des travailleurs." Cette union n'est rien d'autre que l'organisation des travailleurs en classe consciente d'elle-même, auto-organisée et auto-représentée, en un parti dédié à mener une lutte de classe résolue contre le capitalisme.

En d'autres termes, les victoires et les défaites des mouvements sociaux sont toujours "surdétérminés" par le temps long, a posteriori, par l'issue de la lutte pour l'émancipation des dominé.e.s. A chaque lutte se rejoueraient donc les enjeux des luttes qui l'ont précédé: les défaites du passé et du présent peuvent ainsi devenir autant d'étapes préparatoires ou de détours pour les victoires de demain. "L'union de plus en plus étendue des travailleurs" est donc le critère pleinement politique et contingent qui sert à Marx et Engels pour juger les mouvements sociaux. Sous cet angle, orienté par la perspective d'une révolution sociale à venir - Marx et Engels s'attendaient que la révolution prolétarienne éclate en Allemagne en 1848 - la lutte des gilets jaunes dans l'année qui vient de s'écouler est un immense succès car elle a permis la politisation de larges secteurs des classes subalternes et l'affirmation inédite d'une conscience de classe populaire. Cela ne signifie pas que Marx et Engels négligent l'importance des objectifs immédiats des mouvements ouvriers; mais leur boussole stratégique est fondée sur une téléologie (la logique des fins) et un pari révolutionnaires prenant pour point de départ le caractère transitoire du capitalisme, refusant ainsi d'entériner l'idéologie dominante et le sens commun qui en font un présent éternel.

Aujourd'hui, il est fascinant de voir l'existence combinée des trois premières "phases de développement" des luttes des travailleurs: luttes isolées, luttes organisées par les syndicats et luttes de classe à l'échelle d'un pays. Seule l'étape ultime - la révolution sociale - n'a pas fait surface bien que son spectre, lui, revient par moments dans la conscience des classes dirigeantes du monde. Les innombrables victoires des classes dirigeantes et les "réformes" sans fin de l'ère néolibérale risquent donc d'ouvrir des possibles révolutionnaires qui s'étaient refermés avec la chute du mur de Berlin et la fin du "court XXe siècle". C'est sur ces possibles révolutionnaires que se focalisait l'attention de Marx et Engels car c'est par leur biais qu'ils évaluaient et jugeaient les luttes de leur époque.

Temps de luttes, temps d'espoirs, temps politique.

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Source de l'extrait ci-dessus: Marx et Engels, "Le Manifeste communiste" dans Karl Marx, Philosophie, édition établie par Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, 1965, p. 408-413.

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