La conscience et la vie

Dans ce texte de "L'Idéologie allemande", Marx analyse d'une manière remarquable les rapports de la conscience et de la vie. Il fait de la première, envisagée dans son contenu, un effet de la seconde, celle-ci étant comprise dans un sens historique. D'où une théorie inédite de l'idéologie, extrêmement féconde pour comprendre le statut des idées dans l'histoire.

                                                             La conscience et la vie

Ce texte est tiré de L’Idéologie allemande, 1ère partie, « Feuerbach » (1845 – écrit avec Engels), durant la période décisive où Marx, en pleine transformation intellectuelle, rompt avec son œuvre de jeunesse qui pouvait être encore spéculative (voir les Manuscrits de 1844) et où il assume pleinement un matérialisme rigoureux de type scientifique, spécialement dans le champ de l’histoire, qui lui permet de combattre la domination de l’idéologie dans le domaine de la réflexion théorique. C’est ce qui lui permettra ensuite de poursuivre son cheminement intellectuel jusqu’à l’écriture du Capital, ce « monument » dans l’investigation  de l’essence du capitalisme. Ici, il présente sa méthode pour comprendre réellement les hommes, en particulier les rapports de la conscience et de la vie, à l’opposé de l’approche philosophique dominante sur le statut de la conscience. 

                                                                      Le texte

« A l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici. Autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes disent, s’imaginent, se représentent, ni non plus de ce qu’ils sont dans les paroles, la pensée, l’imagination et la représentation d’autrui, pour aboutir ensuite aux hommes en chair et en os ; non, on part des hommes dans leur activité réelle, c’est à partir de leur processus de vie réel que l’on représente aussi le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus vital. Et même les fantasmagories dans le cerveau humain sont des sublimations résultant nécessairement du processus de leur vie matérielle que l’on peut constater empiriquement et qui repose sur des bases matérielles. De ce fait, la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l’idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent, perdent aussitôt toute apparence d’autonomie. Elles n’ont pas d’histoire, elles n’ont pas de développement ; ce sont au contraire les hommes qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels, transforment avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de leur pensée. Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. Dans la première façon de considérer les choses, on part de la conscience comme étant l’individu vivant, dans la seconde, qui correspond à la vie réelle, on part des individus réels et vivants eux-mêmes et l’on considère la conscience uniquement comme leur conscience. » (Editions sociales, 1965, p. 26). 

                                                         Commentaire explicatif

Il faut le dire d’emblée : ce texte est décisif car, à travers l’exposé d’une méthode de compréhension de l’homme et de sa conscience à partir de la vie,  il met fin, ou devrait mettre fin, à des siècles de représentation philosophique et idéaliste du statut de la conscience humaine. Il commence par présenter, dans ce contexte précis, cette méthode qui renverse la l’approche spéculative ancestrale. Au lieu de partir du « ciel » – entendre : le monde des Idées (comme chez Platon), ou un Dieu créateur comme dans la religion chrétienne, ou encore un principe spirituel comme chez Hegel – pour expliquer le monde effectif, « la terre » et l’homme en lui, il inverse rigoureusement ce rapport : il faut partir de la réalité terrestre, de nature matérielle, pour comprendre le « ciel », à savoir à la conscience humaine dans toutes ses formes, qui paraissent la séparer de cette réalité première.

Ce qui suit va concrétiser cette approche générale, avec son renversement méthodologique. Le point de départ de l’explication visant l’homme, en l’occurrence les hommes, ne saurait se situer dans la réalité subjective de sa conscience et de ses diverses manifestations par lesquelles il appréhende le monde : discours, imagination, représentations, considérés dans leur contenu comme des absolus évidents et non interrogés, telle la Bible pour la  représentation religieuse ou la philosophie elle-même pour le discours – mais on pourrait multiplier les exemples (mythes, littérature, etc.) ; et il  ne saurait se situer non plus dans l’équivalent de ces processus chez autrui pour expliquer, ensuite seulement, les « hommes en chair et en os ». Autrui n’est que le double de l’homme lui-même, il n’a pas le privilège de la  conception vraie de ce que nous sommes, recourant aux mêmes procédés subjectifs, voire prétendant nous l’imposer, par exemple à travers les Eglises ou le conditionnement éducatif ou étatique. La seule méthode pouvant prétendre parvenir au vrai réside donc dans la démarche inverse, si l’on admet comme Marx que l’homme est un produit de la nature matérielle et donc une forme de celle-ci, sans transcendance particulière de ce point de vue. Il faut alors partir « des hommes dans leur activité réelle », d’essence matérielle, ou encore de « leur processus de vie réel », qui est objectif et non inventé ou imaginé, pour comprendre les contenus de la conscience subjective, lesquels apparaissent alors comme déterminés à l’extérieur de cette même conscience par ce « processus vital » : ils n’en sont que des « reflets » ou des « échos », qu’il qualifie alors d’« idéologiques ». Ce terme, bien connu, est important car le texte va nous proposer, fût-ce discrètement, une théorie (partielle cependant) de l’idéologie, comme on va le voir plus loin.

Georges Wolinski, "Il n'y a plus d'idéologie", dessin de presse, 1990-1995. Source: www.gallica.bnf.fr. © Georges Wolinski (1934-2015). Georges Wolinski, "Il n'y a plus d'idéologie", dessin de presse, 1990-1995. Source: www.gallica.bnf.fr. © Georges Wolinski (1934-2015).

Ce qu’il est important de souligner est d’abord que Marx étend tout de suite sa conception matérialiste de la conscience et de ses contenus subjectifs dans sa relation à la vie, à ce qui pourrait paraître le plus éloigné de celle-ci : les « fantasmagories dans le cerveau humain »  –   propos résolument matérialiste, une fois de plus – n’en sont que des « sublimations », à savoir des transpositions sur un autre registre, qui s’ignore : pensons ici à tous les délires intellectuels auxquels  la religion a pu prêter prise ou, autre exemple, le racisme ! Mais il y a aussi cette autre vue, essentielle, selon laquelle, cette origine vitale, on peut la « constater empiriquement » car elle « repose sur des bases matérielles ». On peut donc l’étudier scientifiquement, dans la plus stricte immanence, ce qui ruine définitivement sa transcendance supposée. D’où une autre idée importante, celle que les idées que l’on croit pouvoir rapporter à une conscience supposée libre, sont rigoureusement la conséquence de ce « processus de vie » et elles n’ont aucune autonomie, celle que la métaphysique spiritualiste attribue à   l’esprit d’un sujet » méta-physique », hors de la réalité physique, soustrait aux déterminismes socio-historiques qui, en réalité, pèsent sur lui lorsqu’il pense. Ce texte le dit avec une force étonnante et même remarquable, à propos de la morale et de la religion, englobées expressément sous la catégorie plus large de « l’idéologie » : elles « perdent toute apparence d’autonomie » par rapport à l’histoire et son développement ; ce sont au contraire les hommes qui les produisent en transformant à la fois, par  la pensée, la réalité matérielle et les idées qui en résultent. Mais, s’il les produisent – l’homme n’est pas une marionnette aux mains de l’histoire, c’est un être actif –, c’est bien sous l’effet global de la vie socio-historique : « Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience », proposition célèbre qu’il va cependant nous falloir commenter, in fine. D’où la proposition  terminale : la conscience n’est pas une réalité transcendante ayant son origine dans un esprit libre qui définirait l’individu  en général ; elle n’est que la conscience d’individus particuliers et vivant dans un contexte particulier qui pèse sur eux, elle n’est que « leur  conscience ».

Ce texte est formidablement juste et fécond quand on veut comprendre ce qui se passe dans la conscience humaine, non seulement à travers les âges et en général, mais aujourd’hui même, tout autant : ne sommes-nous pas confrontés à la domination d’une idéologie libérale, la plus inhumaine qui soit, sur les consciences, et en prise à de pseudo théories qui justifient le néo-libéralisme économique et ses méfaits humains ? L’économiste critique J.-K. Galbraith  ne voyait-il pas dans ces théories un « art d’ignorer les pauvres », donc le contraire d’un discours scientifique, à savoir une vision idéologique de la réalité socio-économique ? Deux points critiques sont cependant à soulever, l’un pour éviter le contresens, l’autre pour compléter ce texte, sous peine d’en limiter la pertinence : 1 D’une part la vie, ou le processus vital, qui détermine le contenu de notre conscience, n’est pas ici une réalité biologique, comme le mot « vie » pourrait le laisser croire à tort. Il s’agit bien d’un processus matériel mais historique : ce qui est en cause, ce n’est pas le corps, mais l’activité sociale, ce qui change tout : la référence au « cerveau humain » ne désigne qu’une condition de possibilité de la pensée et de son activité, celui-ci n’est pas la cause autonome de leur contenu.  L’idéologie n’est donc pas un effet la nature biologique de l’homme, mais celui, reflet-effet, des conditions de son activité  socio-historique. C‘est pourquoi elle peut changer et change effectivement. 2 L’idéologie, dont ce texte thématise à sa manière le statut, n’est pas non plus un simple reflet-effet de l’histoire et de la société, comme  cet extrait semble le suggérer littéralement. Elle a aussi une  activité en retour sur l’histoire et la société, de conservation ou de transformation ; elle est donc aussi cause d’effets sociaux. En ce sens elle a bien une certaine autonomie, contrairement à ce que ce texte dit, disons une autonomie relative. Et c’est le cas, selon moi  et tout particulièrement, de la morale : Marx ici se trompe pour une  part, en tout cas au sens où il ne connaissait pas Darwin, j’entends le second Darwin, celui de La filiation de l’homme, qui nous démontre, et pas seulement nous montre, que la morale est un produit de l’évolution dans sa spécificité même, c’est-à-dire dans on autonomie  législatrice. P. Tort a démontré qu’elle en résultait comme un effet d’émergence d’un plan de réalité normative, qui ne se réduit pas aux conditions naturelles, puis historiques, qui le produisent et qui permettent, au contraire de les juger. Voila de quoi refuser de réduire la morale à une simple idéologie transitoire.

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