Billet de blog 5 juil. 2022

Algérie : 60e anniversaire de l'indépendance. Témoignage individuel

J'apporte mon témoignage individuel à la présence de mes parents en Algérie et des mes grands parents maternels, il y a plus de 60 ans, pour contribuer à cette nécessaire mémoire collective de nous tous et nous toutes, et à cette pacification nécessaire des rapports entre la France et l'Algérie.

P maurel
téléenquéteur dans un institut de sondage: militant des droits humains
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Je suis né en 1965 à Paris, et j'ai toujours vécu ou dans la banlieue parisienne ou à Paris. Mes rapports avec l'Algérie est plus celui de mes parents et de mes grands parents maternels, jusqu'au moment de l'indépendance en 1962. je n'ai moi-même jamais mis les pieds dans ce pays.

 Mes grands parents maternels étaient des pieds noirs d'Algérie: ils y ont vécu jusqu'en 1946, environ, avant de revenir ensuite en métropole, où ils ont vécu ensuite dans le sud de la France, à Draguignan, puis Nice. Mon grand père maternel était directeur des postes en Algérie: il était donc fonctionnaire là bas. Ma grand mère maternelle, à sa naissance, s'appelait David, elle était donc peut-être juive, mais ma mère n'a aucune certitude à ce sujet, n'ayant pas fait de recherche particulière pour éclairer ce point.

J'ignore à quelle période ils sont arrivés en Algérie, mais j'imagine que c'était en rapport avec l'activité professionnelle de mon grand-père. Ils vivaient à Constantine, ville dans laquelle ma mère est née en 1938. Elle n'est donc pas restée longtemps dans ce pays, puisqu'elle est partie vers l'âge de 8 ans. A la fin des années 50, elle a fait la connaissance de mon père, qui est né et a passé toute son enfance à Paris.

   Après avoir poursuivi des études ensemble, notamment à Lille, et réussi chacun un concours de l'enseignement, en 1961 (philo pour mon père, lettres classiques pour ma mère), mes parents ont été envoyés en Algérie, dans la capitale, pour y débuter leur carrière d'enseignant. Ils y resteront pendant toute l'année scolaire 1961/1962, avant de revenir en métropole. Mon père enseignait dans un lycée d'Alger. Quant à ma mère, elle exerçait dans un lycée de jeunes filles, à Couba, dans la banlieue d'Alger. Elle gardait le souvenir que ces jeunes filles musulmanes, à l'époque portaient le voile, que leurs mères les obligeaient à enfiler, et que ce foulard musulman était formé de dentelles, joliment dessinées, qui laissaient, selon le témoignage de ma mère, une impression plutôt favorable, et contribuait à donner à ce vêtement un caractère plus positif et agréable qu'il ne semble avoir aujourd'hui.

Mon père était considéré comme un métropolitain, n'ayant pas passé son enfance en Algérie, et ma mère hésitait entre ce qualificatif de métropolitaine, et récusait ce qualificatif de pied noir, qui pouvait néanmoins la caractériser, de part sa naissance à Constantine. En fait le terme de pied noir, pour elle, signifiait qu'on était de droite, alors qu'elle se revendiquait de gauche, et que l'on était suspecté d'être partisan de l'Algérie française, ce qu'elle n'était pas du tout. J'ai moi-même eu longtemps un doute sur la signification véritable de ce terme, très connoté, avant de comprendre, il y a quelques années, qu'il désignait les français ou européens nés et ayant vécu en Algérie, ou au Maghreb, en général. Certains donnaient au terme de pied noir une connotation beaucoup plus politique, en désignant les partisans de l'Algérie française, c'est à dire de la colonisation, positionnement politique vis-à-vis duquel mes parents ne se sont jamais sentis concernés, ni de près ni de loin.

J'ai fini par comprendre, il y a une dizaine d'années seulement, lors du 50e anniversaire de l'indépendance en Algérie, la différence véritable de ces deux significations, ainsi que la signification des termes rapatriés ou pieds verts et pieds rouges, pour caractériser les pieds noirs (c'est-à-dire les européens restés en Algérie) après l'indépendance au moins quelques années, pour participer à la reconstruction du nouvel État, soit pour des motifs politiques et révolutionnaires (pieds rouges), soit pour des raisons culturelles et/ou économiques (pieds verts). Ma mère, donc avait tendance à récuser ce terme de pied noir, qui lui semblait péjoratif, politiquement parlant: elle préférait être considérée comme une métropolitaine, comme mon père, ou même paradoxalement comme une algérienne d'adoption, qualificatif qui la flattait presque, lorsque l'on plaisantait avec elle à ce sujet, même si ce qualificatif ne correspondait pas vraiment à la réalité.

   Mon père a un souvenir assez précis de sa présence à Alger, pendant cette année scolaire: pendant longtemps, il ne m'a peu parlé de cette présence en Algérie, tout comme ma mère, et ce n'est qu'il y a quelques années, lors du 50e anniversaire de l'indépendance de l'Algérie, que j'ai appris certains détails de leur séjour là bas. Il m'a expliqué alors, à ma grande surprise, qu'un de ses élèves, au lycée, avait été tué, et que suite à cette mort, son lycée avait été fermé pendant plusieurs mois, à cause des risques de troubles à l'ordre public liés à la guerre. Mon père et ma mère me confirmaient qu'il y avait régulièrement des attentats perpétrés par l'OAS. Ma mère néanmoins me confia, un jour, avoir failli  être victime, avec mon père, d'un enlèvement par des membres du FLN algérien, et que la voiture qui les suivait s'était in extrémis écarté d'eux, suite à un signe négatif effectué par un membre du personnel du lycée. Elle s'étonnait que mon père semblait avoir complètement oublié ce détail singulier.

  A la fin de l'année scolaire, en 1962, mes parents sont retournés en métropole, pour poursuivre leur carrière dans l'enseignement, et ne sont plus jamais retournés en Algérie, n'ayant plus d'attaches familiale ni professionnelle là bas. Mais néanmoins, mon père n'en avait pas tout-à-fait fini avec la question algérienne, car un détail a marqué son service militaire, qu'il a effectué, à son retour en métropole, juste après la fin de la guerre: il devait en effet, pendant ce service, qu'il effectuait comme simple soldat appelé du contingent, effectuer une mission d'enseignement, comme prof de philo, auprès d'autres jeunes appelés. Mais comme il avait son franc-parler, il expliquait dans le cadre du cours qu'il tenait que la notion de "patrie en danger", n'était qu'une notion défensive, et qu'elle n'avait pas d'intérêt, pour préparer l'avenir. La hiérarchie militaire prit peur, face à un tel discours, et jugea que ses propos n'étaient pas assez nationalistes. Elle craignait surtout à cette époque la dissidence de l'OAS, à l'extrême droite, celle du parti communiste, à gauche. Mon père n'était ni l'un ni l'autre: il croyait plutôt en l'espace européen naissant, et se considérait plus européen que français véritablement. Il citait volontiers Kant, Nietzsche, Victor Hugo, Rousseau, etc. L'état major de l'armée avait remarqué que le supérieur hiérarchique direct de mon père, dont il était le secrétaire, avait été membre de l'OAS, pendant la guerre d'Algérie. Très vite, on lui interdit alors de continuer d'enseigner, et il fut cantonné à des tâches administratives sans intérêt.

  Par la suite, ma mère , comme mon père continua sa carrière, jusqu'à sa retraite, dans l'enseignement, en métropole. Elle fit l'expérience de l'engagement militant, dans les années 70, notamment au parti communiste, et fut notamment conseillère municipale d'une petite commune de la banlieue parisienne. A partir des années 90, elle fut muté dans un grand lycée parisien, où elle finit sa carrière. A la fin de sa vie, il y a quelques années, quoiqu'ayant été toujours farouchement anticléricale et athée, comme mon père, elle avait trouvé un stratagème ingénieux pour cacher les cheveux qu'elle perdait à cause d'un traitement chimiothérapique qu'elle prenait: elle mettait un foulard ou voile, et indiquait parfois avec ironie, à certaines personnes vis-à-vis desquelles elle voulait cacher la cause de cet accoutrement étrange et la réalité de sa maladie, qu'elle s'était convertie à l'islam, effectuant, par ce mensonge, une sorte de pied de nez à l'histoire.

  Mes parents avaient et ont toujours un ami, appelé Cohen, qui avait vécu son enfance en Algérie, jusqu'à l'âge de 5 ans: le propre père de cet ami, était instituteur en Algérie, jusqu'à la fin de la guerre: il était bien intégré dans la société algérienne, parlait couramment l'arabe, quoique juif pied noir. Mais cet ami m'expliqua un jour que son père avait ressenti, à la fin de son séjour en Algérie, dans les années 40, une forme d'antisémitisme à son égard, ce qui l'avait poussé, lui et sa famille (femme et enfants) à revenir en métropole.

 Mes rapports personnels avec l'Algérie ont été assez limités: il m'est arrivé d'assister, à Paris, à certaines commémorations. Au début des années 2000, j'étais présent à une cérémonie, au cours de laquelle fut déposée, au bord de la Seine, près d'un pont, une plaque commémorant et dénonçant le massacre de nombreux algériens par la police, lors du 17 Octobre 1961. En 2012, j'ai participé, avec d'autres militants, au 50e anniversaire de l'indépendance d'Algérie, et de la fin de la guerre: je me souviens d'avoir vu un film et assisté à un débat sur la bataille d'Alger de Gilles Pontocorvo, film censuré pendant de nombreuses années en France, et qui relatait le rôle de la torture pendant la guerre, par les militaires français. J'ai assisté également, à cette époque, à un débat sur les pieds noirs restés en Algérie, après l'indépendance, et j'ai lu, à cette occasion, un livre, intitulé "ni valise, ni cercueil: les pieds noirs en Algérie après l'indépendance", ouvrage écrit par le journaliste Pierre Daum, et préfacé par Benjamin Stora. J'avais également assisté, à la même période, à un débat public, au théâtre de Chaillot, organisé par Mediapart, sur les rapports des harkis avec la France et l'Algérie, au cours duquel fut pointé cette différence mémorielle fondamentale qui caractérisait la France et l'Algérie, notamment sur cette question. Il était notamment question d'une date mémorielle pour célébrer la fin de la guerre, certains militant pour la date du 19 Mars, comme anniversaire du cessez le feu, quand les algériens, notamment les plus militants préféraient eux s'attacher à la date du 5 Juillet, comme date du référendum instaurant l'indépendance, et consacrant la victoire du peuple algérien. A l'époque, les intervenants, constatait la difficulté de pacifier la guerre des mémoires qui persistait encore, que ce soit au sommet des deux États, mais également au sein de la société, dans son ensemble.

   Voilà. Mon témoignage est terminé!

  Respectueusement votre.

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