Billet de blog 9 août 2022

f LECHEVRETEL
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Algérie, l’onde de choc

Quelque temps après son installation à la maison, j'ai voulu en savoir davantage sur la photo qu'Étienne nous avait envoyée d'Algérie deux ans plus tôt. Quand je la lui ai montrée, la violence de sa réaction m'a déconcertée. « Je ne veux plus voir ça ! » Je n'ai pas insisté. Il ne voulait pas parler de cette guerre. « Je mets tout ça dans ma poche avec mon mouchoir par-dessus. »

f LECHEVRETEL
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il n'avait pas encore vingt ans, mon oncle Étienne, lorsqu'il reçut sa feuille de route à l’automne 1958. Appelé du contingent, on l'envoyait faire la guerre en Algérie. Jamais encore il n’avait quitté son village normand, sauf une ou deux fois pour aller à Paris, voir ses frères, ouvriers en usine.

C'était le plus jeune de mes oncles, ce qui me le rendait proche. Pour ma mère, il était toujours son « petit frère », le benjamin qu'elle avait élevé en sa qualité d'aînée. Il avait obtenu depuis peu son CAP de charcutier traiteur et était devenu l'employé de son maître de stage. L'un et l'autre s'appréciaient et ils aimaient travailler ensemble.

Il partit sans bien comprendre ce qui lui arrivait et au grand désespoir de son père et de sa mère, mes grands-parents, pour qui cette guerre était dénuée de sens : défendre le pays contre les envahisseurs allemands, d’accord, mais là, qui nous menaçait ?

De temps en temps, nous recevions une lettre de lui, avec toujours des nouvelles rassurantes. Ma mère disait pourtant : « C'est tellement dangereux là où il est ! Je vais lui répondre aujourd'hui, le courrier pour les soldats, ça n'attend pas. »

Nous savions qu'il y avait une vraie guerre en Algérie depuis le rapatriement d'un jeune soldat qui avait été tué là-bas, deux ans avant le départ d’Étienne. Un vrai choc pour le village. On avait inhumé le jeune homme au cimetière de C... et tout le monde avait commenté l'événement : « C’est quoi ces “événements d’Algérie” si on nous renvoie nos gars les pieds devant ? »

Tous les courriers d’Étienne venaient de Tebessa. Une fois, il joignit une photo à l'une de ses lettres avec, au dos, ces quelques mots : « Notre chère mascotte de Mont Douar (écrit Mondoire) ». Pas de date, mais je crois que nous l'avons reçue au cours du printemps 1959. J'ai tout de suite été intéressée par ce cliché en noir et blanc. Par l'âne d'abord, dont le regard doux et les longues oreilles débonnaires semblaient me faire signe.

Ensuite, j'ai découvert Étienne tel que je ne l'avais jamais vu : à califourchon sur l'animal, il pose en treillis en compagnie d'un autre soldat. À l'arrière-plan de la photo, un immense bâtiment qui ressemble à un hangar pour avion entouré de tentes militaires. Dans le coin à droite, un camion bâché. L'ombre du groupe est bien marquée au sol tandis que le ciel paraît blanc : il doit faire chaud.

Dans une maison où son père manquait à l'appel...

Un mois après le départ de son fils, mon grand-père fut foudroyé par un accident vasculaire cérébral et il mourut trois semaines plus tard. C’était une guerre de trop pour lui qui avait connu les deux grands conflits mondiaux. L'armée n’autorisa pas Étienne à rentrer en métropole pour assister à son inhumation. Cela nous a paru presque normal, l'Algérie c'était tellement loin ! Tout juste si nous ne la voyions pas à l'autre bout de la terre.

Enfin, à l'automne 1960, Étienne, libéré, est rentré à C... désorienté après ses deux années de guerre, dans une maison où son père manquait à l'appel. Déprimé, sans repères, il se sentait incapable de reprendre son emploi malgré les sollicitations de son patron. Vidé de toute énergie, il se retrouvait sans projet. Il finit par accepter la proposition de mon père de venir lui donner un coup de main à son atelier. Certes, la carrosserie automobile, métier de mon père, n’avait rien à voir avec celui d’Étienne mais cela lui donnerait du temps pour récupérer et c'était une façon comme une autre de reprendre pied dans le monde du travail. Il est alors venu s’installer chez nous, à P...-en-Cotentin.

Il passait ses journées à l'atelier et rentrait à la maison pour les repas. Toujours seul car il n'accompagnait pas mon père au café pour le sacro-saint apéritif avec les copains. Il préférait rester à l'écart des bruyantes tablées du bistro où on l'aurait forcément questionné sur l'Algérie. De toute façon, il n'avait pas d'argent pour payer sa tournée.

Un jour en rentrant du collège, je l'ai aperçu qui se dirigeait vers notre maison et je me suis rendu compte avec étonnement qu'il portait des galoches et une veste peu seyante en velours côtelé portée auparavant par mon grand-père. Il avait bien changé, le jeune homme que j'avais toujours connu soigneux de sa personne... Le combattant d'Algérie n'avait donc pas un sou à lui ? J'ai fait comme si je n'avais rien remarqué.

Le midi, en attendant le retour de mon père, toujours en retard pour les repas, nous avions du temps pour discuter entre nous, lui, ma mère et moi et j'aimais ces moments de complicité. J'étais alors en classe de cinquième et je lui racontais le collège, répondais à ses questions, lui montrais mes copies qu'il regardait avec intérêt. J'étais heureuse qu'il m'accepte comme interlocutrice.

« Je préfère me taire ; je mets tout ça dans ma poche avec mon mouchoir par-dessus. »

Quelque temps après son installation à la maison, j'ai voulu en savoir davantage à propos de la photo qu'il nous avait envoyée d'Algérie deux ans plus tôt. Quand je la lui ai montrée, la violence de sa réaction m'a déconcertée. Comme si je lui portais un mauvais coup. Il est devenu très rouge, s'est agité sur sa chaise puis, d'un revers de main, il a envoyé la photo à l'autre bout de la table : « Je ne veux plus voir ça ! » Puis après un temps de silence : « Il nous suivait partout cet âne, tous les gars l'aimaient, c'était notre mascotte. Un jour, on a changé de cantonnement, il a suivi nos camions comme d'habitude. Le capitaine a gueulé : j’en ai marre de ce foutu bourricot ! Il a ajusté son pistolet-mitrailleur et il l'a dégommé. Net. »

La férocité de cet acte m'indigna. Pourquoi tuer un animal aussi affectueux ? Alors, Étienne, avec un ample geste : « C'est vraiment rien à côté de tout ce que j'ai vu là-bas ! Si on n'avait tué que des ânes... » Je n'ai pas insisté. D'ailleurs, il ne voulait pas parler de cette guerre car il était sûr qu'on ne le croirait pas. « Je préfère me taire ; je mets tout ça dans ma poche avec mon mouchoir par- dessus. »

Pourtant, il me raconta les nuits glacées sous la tente. Je croyais qu'il faisait toujours chaud en Algérie ! Eh bien, je me trompais : il avait eu tellement froid qu'il avait dû se procurer, sur ses deniers, un sac de couchage en duvet, pour suppléer au matériel insuffisant de l'armée. Ce duvet, il m'en faisait cadeau bien volontiers puisque j'aimais camper ! Lui, il ne camperait plus jamais, ça non !

Étienne resta chez nous six mois environ et, chaque dimanche — il y tenait et y prenait plaisir — c'était lui qui préparait les repas. Il cuisinait très bien et tout ce qu'il mettait sur notre table était délicieux et, pour nous, exotique : poisson à la sauce verte, riz à l'orange, salade niçoise... Il reprit un peu de confiance en lui-même et, au printemps 1961, il trouva à Saint-Lô un emploi correspondant à son savoir-faire. Au bout d'un an, se sentant plus solide, il partit travailler à Caen Au Fin Gourmet. Enfin, quelque temps après, il trouva un emploi très intéressant à Paris, chez un traiteur chic du seizième arrondissement.

Devenu parisien, il venait passer ses congés d'été à C..., chez sa mère. Il n'allait jamais ailleurs même si, de loin en loin, il disait qu'il aimerait retourner en Algérie, mais en touriste cette fois, le pays était si beau ! Il n'y retourna jamais. Pourtant, l'Algérie ne le lâcha pas. Les années passant, il devint de plus en plus amer et s'enfonça dans le ressentiment. On lui avait fait faire une guerre qui n'avait aucun sens et c'était pour rien qu'il avait risqué sa peau dans les djebels ! Une sacrée veine que les fellaghas n'aient pas réussi à le descendre ! Ses compagnons et lui en avaient bavé, certains étaient morts et tout le monde s'en fichait ! Selon lui, les autorités n'avaient que mépris pour les vétérans d'Algérie.

« Décidément, il est méconnaissable, Étienne ! »

Ses relations avec les femmes sont devenues de plus en plus chaotiques. Pendant ses années d'Algérie, il avait correspondu avec une jeune fille qui vivait dans un village voisin — une marraine de guerre en quelque sorte.

À son retour, en septembre 1960, j'étais encore en vacances à C... et je vis, à plusieurs reprises, l'épistolière passer à bicyclette devant la maison de ma grand-mère. À chaque fois, elle me demandait si Étienne était là, s'il allait bien... Ma grand-mère m'avait interdit de lui répondre mais je me gardais bien d'obéir, ma sympathie allait à la jeune femme dont je percevais confusément la souffrance. Elle n'insista pas longtemps. Ma mère, aussi choquée que moi, me dit : « Voilà ce qu’il est devenu ! Cette jeune fille lui a envoyé des lettres et des colis pendant deux ans et, maintenant, il ne veut plus la voir ! »

Quelque temps après, Étienne confia à mon père qu'il venait d'avoir des jumelles avec une femme qui n'était « pas valable » selon lui, et qu'il ne voulait pas épouser. À nouveau, ma mère manifesta son désaccord avec son frère préféré : « Décidément, il est méconnaissable, Étienne ! Qu’il n’épouse pas la mère, je peux comprendre, mais il pourrait au moins reconnaître ses enfants ! » Il avait toujours dans son portefeuille la photo de ces deux fillettes qu'il ne reconnut jamais.

Le traiteur parisien avec lequel il avait travaillé en bonne intelligence prit sa retraite et il vendit son affaire. Étienne ne réussit jamais à s'habituer à son nouveau patron. Il devint de plus en plus dépressif puis il démissionna. Nous l’avions cru guéri de ses deux années d’Algérie mais nous étions trompés.

Depuis quelques années déjà, il était en butte à un mal-être permanent et il prenait un traitement antidépresseur. Il vécut très mal ses deux ou trois mois de chômage. Pourtant, fort de ses compétences professionnelles, il trouva un autre emploi sans difficulté. Mais, la veille du jour où il devait prendre son nouveau poste, il se suicida.

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