Réalité: Réseau routier et toile Uber

Quel est le plus court chemin entre Bourges et Montpellier? Ça dépend de ce qu'on nomme “le plus court”.

Pour moi, le plus court chemin passe par Clermont-Ferrand, qui est au sud de Bourges, et se fait par chemin de fer; pour une part non négligeable de mes compatriotes le plus court chemin passe plutôt par Lyon, qui est à l'est, et se fait en véhicule automobile; pour un part plus restreinte de mes compatriotes le plus court chemin passe par Paris, qui est au nord, et se fait en avion. Si nous partions au même moment de Bourges, à l'heure actuelle je mettrais en gros deux fois plus de temps en passant par Clermont-Ferrand en chemin de fer qu'en passant par Lyon en véhicule automobile et quatre fois plus de temps qu'en passant par Paris en avion. Cette situation est récente, il y a un quart de siècle, j'aurais mis le même temps pour parvenir à Montpellier par mon option que n'en aurait mis l'automobiliste par son option lyonnaise et moins de deux fois autant de temps que mon avionneur parisianiste. Formidable! Les automobiles vont deux fois plus vite et les avions quatre fois plus vite en 2019 qu'en 1994! Euh, ben, non... Les autos et les avions vont à la même vitesse, en gros. Et même, partant de Bourges les autos vont même un poil moins vite parce que les limitations de vitesse ont tendu vers le bas et les moyens de contrôler leur respect se sont considérablement améliorés. Alors, c'est que les trains vont considérablement moins vite. Ben non, c'est même le contraire, des trois modes de transport, celui qui a vu sa vitesse moyenne augmenter le plus est le train, et pas qu'un peu. En fait, c'est le seul des trois dans ce cas, les avions ne vont ni plus ni moins vite et les autos plutôt moins vite. Voilà l'univers paradoxal dans lequel je vis: le moyen effectivement le plus efficace pour se rendre de Bourges à Montpellier est en même temps le moins efficace. Pourquoi? Parce que ma société a délibérément transformé le meilleur moyen de transport en le pire. Et le pire en le meilleur. Je vous laisse réfléchir sur la rationalité d'une société qui privilégie assez systématiquement le pire au détriment du meilleur pour aller vers le sujet de ce billet, le réseau routier et la toile Uber.

Quel est le plus court chemin entre Bourges et Montpellier? Physiquement, c'est celui que j'ai indiqué. Le chemin de fer n'est pas le meilleur moyen de transport des humains sur de telles distances en empruntant le même convoi. Si je fais partir un train de Paris pour le faire arriver à Barcelone il me faut prévoir un convoi qui soit en état de transporter tous les passagers qui souhaitent parcourir un segment quelconque de ce parcours; il se trouve que ce n'est qu'au début et à la fin de ce parcours qu'il y a la plus forte charge en nombre de voyageurs, ce qui implique que sur la plus grande partie du trajet il est surdimensionné et transporte au mieux un tiers de sa capacité maximale. Un train c'est lourd, très lourd, donc ça consomme beaucoup plus de carburant qu'une automobile. Bien moins qu'un avion à distance égale mais bien plus qu'une automobile. Les trains sont bien plus efficaces en revanche pour assurer le transport de marchandises sur des grandes distances que ne le sont les transports routiers. Mince! J'ai encore retardé le moment d'aborder le sujet du titre pour relever un autre paradoxe: ma société a encore une fois fait du pire le meilleur et du meilleur le pire en privilégiant le transport d'humains par train à celui de marchandises, reportant le transport de marchandise vers les routes. Comme le coût du transport des passagers n'est plus compensé par le rapport du chiffre d'affaire de transports de marchandises, on doit payer son déplacement au coût réel, ce qui rend financièrement plus avantageux le transport routier de passagers. D'un sens ça n'est pas un mal, le transport ferroviaire de passager n'est franchement pas ce qui se fait de mieux à bien des points de vue. Moi j'aime ça voyager en train mais bon, ça ne m'empêche d'être réaliste, c'est un moyen de transport remarquablement inefficace pour ce qui est de déplacer des humains dès qu'on dépasse une certaine distance – en gros, dès qu'on dépasse les cent à cent cinquante kilomètres. Il semblerait donc rationnel de libérer les voies ferrées de ces trains de voyageurs pour les laisser à la circulations des marchandises. Or, je vis dans une société qui a délibérément rendu inefficace le moyen transport de marchandises à longue distances le plus efficace pour, non pas rendre plus efficace leur transport par route, c'est impossible, mais le rendre financièrement plus attractif. Ma société est franchement irrationnelle.

Donc, le plus court chemin physique entre Bourges et Montpellier passe par Clermont-Ferrand et le moyen de transport le plus efficace est un véhicule automobile, mais pas n'importe lequel: un véhicule ayant un bon rapport entre le PTAC ou PNBV et le PV. J'aime ça le sigles des administrations, en version étendue ça donne «le poids total autorisé en charge (PTC puis PTAC) ou, au Canada, poids nominal brut du véhicule1 (PNBV) ou masse maximale autorisée (convention de Vienne)». Z'ont pas pris le nouveau nom tordu en France parce qu'en sigle ça donne MMA, on risquait de croire que cette mutuelle était un poids lourd ou pire, un boulet... Le PV ce n'est la prune mais le poids vide. Si on prend des véhicule très lourds par rapport à leur charge utile, autant prendre le train. Vous savez quoi? Si on explore un peu trop toutes ces histoires de moyens de transport au cours, en gros des sept dernières décennies, on s'apercevrait que beaucoup de sociétés se sont ingéniées à toujours choisir les pires options à tous points de vue. Ça s'explique, il y a une rationalité pour faire ces choix, notamment une forte tendance à privilégier les solutions les plus faciles à réaliser à court terme, vous savez, comme les meubles: les armoires normandes d'il y a deux siècles qui font encore de l'usage sont presque inchangées, l'armoire dernier cri de chez Ikea, si elle reste utilisable au bout de dix ans, c'est miraculeux – cela dit, ça n'a pas tant d'importance parce qu'au bout de cinq ans elle est démodée donc on en change bien avant qu'elle soit complètement déglinguée. Des sociétés à rationalité limitée...

Je veux aller de Bourges à Montpellier de manière optimale. Il me faut trouver les moyens de transport optimaux. À mon jugé, ça serait des véhicules automobiles légers remplis à leur maximum de capacité en charge humaine et non humaine. J'ai la solution: Uber ou BlaBlaCar. Ben non, c'est pas la solution. Parce qu'on ne fait que reporter la dépense d'un secteur à un autre. Uber c'est des méchants, la Pieuvre californienne, BlaBlaCar c'est des gentils, la coolitude franchouillarde. Et bien non, c'est dans les deux cas la même mauvaise solution. La meilleure solution, et bien, je vous invite à lire «1. Réseau, convergence, participation», elle est là: utiliser un réseau comme un réseau et non comme une toile. Elle est aussi la: «I - Subsidiarité, dévolution, péréquation». Les deux vont ensemble: quel besoin de passer par Paris, Berlin, Los Angeles ou Melbourne pour relier Bourges à Montpellier?

 

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