Billet de blog 17 déc. 2021

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2. B.B. King et la légende de Lucille

Il suffit d’avoir admiré son jeu tout en finesse et en agressivité contenue, d’avoir vécu l’émotion provenant du vibrato magique de sa guitare, d’avoir profité de sa bonhomie joviale et communicative sur scène, de son humilité, et de sa gentillesse, pour comprendre qu’il n’a pas usurpé le titre de King of the Blues.

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Parfois, la légende tient à peu de choses.

Si l’on s’en réfère à la théorie des cordes (de guitare), il existe au moins un espace-temps parallèle dans lequel B.B. King n’a pas pu sauver sa guitare de l’incendie qui s’était déclaré en plein cœur de ce dance-hall miteux de Twist, Arkansas, dans lequel il était en train de jouer.

Peut-être n’a-t-il pas eu le courage ou la folie de se lancer dans les flammes.

Peut-être y est-il allé, mais sans succès, avant de ressortir de la fournaise in extremis

Dépité, sans le sou et donc incapable de s’offrir une nouvelle guitare à 30 $ (une somme, en 1949), B.B. King, redevenu Riley B. King, s’en est retourné travailler dans la plantation de coton qu’il avait abandonnée pour se lancer dans la musique.

Fin de l’histoire. 

Quelle tristesse de savoir que les gens de cet univers n’ont jamais entendu sa version de Thrill is gone.

Thrill is Gone © B.B. King

Dans notre univers à nous, un B.B. King héroïque décida, au petit matin, de nommer "Lucille" la Gibson L 30 qu’il venait d’extirper de la rivière de flammes au péril de sa vie, en écho au prénom de celle qui était supposée avoir déclenché l’incendie.

Lucille : du latin Lucius, « né avec la lumière, à l’aube ».

La Gibson L 30 de B.B. King

Non pas que ladite Lucille soit Pyro(wo)mane. 

S’il est formellement admis que les Schtroumpfs schtroumpfaient, les twistiens, eux, twistaient, sans jamais être le moins du monde gênés par le poêle rempli de bois arrosé au kérosène posé au milieu d’eux sur la piste de danse, et qui servait de chauffage.

Jusqu’à ce que ces deux types, qui pratiquaient un corps-à-corps un peu trop rugueux et bestial pour être honnête, ne le renversent.

Mais à quel sujet se battaient-il ? Oh, pour rien, pour une histoire d’amour, évidemment.

Pour une certaine Lucille, donc.

Comme quoi : il n’est pas toujours bon de prendre l’expression « déclarer sa flamme » au pied de la lettre. 

Ce qu'il reste du Dance Hall de Twist aujourd'hui © Google Maps

Mais le mieux, c’est encore d’écouter B.B. le raconter lui-même :

Lucille (1968) - B.B. King © B.B. King

Selon le journal Arkansas Leader, (autoproclamé « the best large weekly newspaper in Arkansas »), qui a mené l’enquête, il pourrait s’agir de Lucille Banks, dont le mari jaloux se serait battu avec un danseur.

Lucille Banks, la vraie Lucille? - The Arkansas Leader © https://arkansasleader.blogspot.com/2015/09/top-storylucille-mystery-woman-solved.html

Et si ça avait été une histoire d’argent, une simple bagarre d’ivrognes ?

Est-on passé à deux doigts d’avoir la légende de "rends-moi mes vingt balles, connard" la guitare ?

Ou de la célèbre Gibson  "comment tu parles à ma sœur " Signature ?

Parfois, la légende tient à peu de choses.

Coïncidence amusante (il n’y a pas de coïncidence : tout est lié) pour les gens de ma génération, le prénom évoquera plutôt Lucile, amour et Rock’n’roll, un animé diffusé en France dans les années 90. Qui ne parle pas du tout de cette histoire.

Par la suite, B.B. King appellera toutes ses guitares successives Lucille, afin de ne jamais oublier cette nuit où il prît tous les risques. 

(C’est comme moi : je trompe toujours ma femme avec d’autres qui portent son prénom, ça évite les malentendus, c’est bien commode).

Auditeurs, attention, cependant : au passage à niveau du blues, un King peut en cacher d’autres. Freddy et Albert, deux autres immenses King que nous aurons sûrement l’occasion de recroiser en ces lieux.

Quant au King qui se cache derrière ces Initials B.B. si chères à Gainsbourg, il suffit d’avoir admiré son jeu tout en finesse et en agressivité contenue, d’avoir vécu l’émotion provenant du vibrato magique de sa guitare, d’avoir profité de sa bonhomie joviale et communicative sur scène, de son humilité, et de sa gentillesse, pour comprendre qu’il n’a pas usurpé son titre de noblesse de King of the Blues.

Parmi la cinquantaine d’albums du Blues Boy King, on citera notamment son fameux live de 1964. Proclamé meilleur album de blues live de tous les temps par des gens qui classent les meilleurs albums de blues live de tous les temps, le Live at the Regal en est effectivement un, de régal.

(Rien de plus logique, d’ailleurs, pour un King, que de faire des concerts "Régaliens")

Worry Worry - Live at the Regal (1964) © B.B. King

Au début des années 2000, il livrera également, avec Clapton (un petit jeune qui débute dont nous entendrons probablement parler à l’avenir) un album de reprises formidable, dans lequel on trouve en ouverture le superbe Riding With the King.

Vous imaginez ? God et le King dans la même Cadillac, filant à toute allure sur la route du blues, hilares, cheveux au vent, guitares en bandoulière ?

Et le tout sans ceinture de sécurité ???

(Vous imaginez maintenant les assureurs, en sueur : Heu, hé, les gars, et si on restait plutôt sur le parking pour le tourner, ce clip ? Et B.B., majestueux : Messieurs, si par King vous entendiez me mettre à l'arrêt, sachez que vous avez eu tort )

Riding With the King (2000) © Eric Clapton, B.B. King

 B.B. King s’est finalement éteint le 14 mai 2015, las et gavé à Las Vegas.

Selon deux de ses filles, il aurait été empoisonné par son manager et son assistant, qu’on aurait surpris en train de verser deux gouttes dans son verre au cours des mois précédant son décès. 

Deux gouttes ?

Décidément, parfois, la légende tient à peu de choses.

Bye Bye B.B., et merci pour tout.

Zantrop

Épisodes précédents :

1. Ladies & gentlemen : Rory Gallagher !

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