Dany Laferrière, Tout bouge autour de moi

«De toute façon, personne ne peut prévoir où la mort l’attend. On s’est tous les trois retrouvés à plat ventre, au centre de la cour. Sous les arbres. La terre s’est mise à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte. Bruit sourd des immeubles en train de s’agenouiller. Ils n'explosent pas. Ils implosent, emprisonnant les gens dans leur ventre».

Très vite, Laferrière note qu’en Haïti, tout se termine par un recueil de poèmes, comme l’écrivait Paul Morand dès 1929 (Hiver Caraïbe). Tout bouge autour de moi est ce recueil, si l’on définit la poésie comme une ligne de faille, une ligne de vie et le recueil comme une collection, à la fois témoignage et mémoire : de courts chapitres, un titre par page, qui décomposent le 12 janvier 2010, le tremblement de terre, ses suites, immédiates, plus lointaines. Entre chaque page de texte, un espace, le blanc du réel, des secousses, des vies qui s’entrechoquent. Comme la spatialisation, dans et par le livre, de cet éparpillement lié aux secousses sismiques. Un journal, pas un roman, tout ceci est réel, dramatiquement réel, comme le souligne une conversation entre l’écrivain et son neveu :

«- Je peux vous demander quelque chose, mon oncle ?
Je sens que c’est sérieux.
- Je t’écoute.
- J’aimerais écrire quelque chose sur ça…
- Ce n’est pas interdit.
Il garde la tête baissée, mais je sens qu’il n’a pas fini.
- Qu’est-ce qu’il y a ?
- J’aimerais que vous n’écriviez pas là-dessus.
Ce garçon n’a pas froid aux yeux.
- Ça ne se fait pas, tu sais… Comme tu vois (je lui montre mon cahier noir), je n’ai pas arrêté de prendre des notes.
- Non, fait-il en riant, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire… Vous pouvez écrire votre journal mais pas de roman.
Abasourdi, je le regarde m’expliquer en détail que c’est l’événement de son époque et non la mienne. La mienne, c’est la dictature. Lui, c’est le séisme. Et il entend bien que ce soit sa sensibilité qui l’évoque.
- Je ne peux pas te faire une pareille promesse. Aucun livre ne prend la place d’un autre

Comment dire «ça», «"la chose" comme on l’appelle déjà dans les quartiers populaires», ou «Goudougoudou», «d’après le bruit que faisait la terre en tremblant», ce moment devenu intime – au point que le corps continue de trembler, longtemps après, même au Canada où vit l’écrivain –, une émotion telle qu’il est impossible de trouver une «distance» face à ce «moment éternellement présent» ?

On peut dire l’avant et l’après, seulement. «À partir de 16h53, notre mémoire tremble». Ou «faire de ce désastre une œuvre d’art», comme Frankétienne qui a ajouté des pylônes à sa maison, les a peints à la manière de Basquiat, Tiga et Saint-Brice, ou écrire, comme Dany Laferrière. Ce sera donc un journal, un recueil, avec des moments de vie, d’allégresse, denses, et leurs envers tragiques : les morts – amis, proches, inconnus (deuil paradoxal, intime comme collectif) – mais aussi la fin d'un certain rapport au temps et à l’espace.

«Ce fut un moment étrange quand on a compris qu’on ne pouvait plus avoir de contact à distance avec les autres. Tous les fils qui nous reliaient les uns aux autres étaient maintenant coupés. Nous ne pouvons communiquer qu’avec ceux qui sont à portée de notre voix. Le temps humain venait de se glisser dans les soixante secondes qu’ont duré les premières violentes secousses sismiques».

Tout redevient humain, trop humain. Impossible de téléphoner, d’utiliser Internet, seuls sont joignables ceux qui sont proches, à portée de marche, faisant tomber les barrières sociales de l’île, «on circule tous à la même vitesse».

Tout devient télévisuel aussi. L’île «éparpillée», brisée, sous le choc est photographiée et surtout filmée, d’un «œil froid», sans nuance, en accéléré, avec des images panoramiques donc mensongères de ce qui se vit de manière parcellaire, par choix catastrophistes, commentaires qui se vident de tout sens, formules creuses, étendards de misère, condamnations (pays maudit, année zéro) : «je sens qu’on est en train de nous confectionner une mémoire». «D’autant que le séisme a fait le tour de la planète. Donc il appartient à tout le monde».

Dany Laferrière recueille sa mémoire, celle de sa famille, de ses amis, des habitants de l’île. Une mémoire plurielle, contrastée, subjective : «Si on a tous partagé le même événement, on ne l’a pas vécu de la même manière». Tout bouge autour de moi est la chronique du 12 janvier 2010, ce «moment fatal qui a coupé le temps haïtien en deux».

«On dit le 12 janvier ici comme ailleurs on dit le 11 septembre».

Mais c’est aussi le portrait d’un «peuple à la fois fier et discret», qui porterait «l’espérance jusqu’en enfer», digne dans le malheur – «certains voient s’envoler, en une minute, le travail d’une vie. Ce nuage dans le ciel tout à l’heure, c’était la poussière de leurs rêves» –, soudain découvert par une partie de la planète : une foule qui chante, dans la nuit, pour calmer la douleur, qui rit, politesse du désespoir, parce que les radios diffusent des publicités pour des matelas «quand toute la ville dort à même le sol».

Aucun pathos dans ces lignes, aucun lyrisme artificiel, mais l’âme d’une île, d’une culture et un texte bouleversant d’humanité et d’énergie, un témoignage, certes, mais surtout une très grande œuvre littéraire. «Haïti est là où l’on se sent haïtien», écrit si justement, magnifiquement, Dany Laferrière. Haïtiens, tous les lecteurs de Tout bouge autour de moi le seront.

«Haïti continuera d’occuper longtemps encore le cœur du monde».

CM

Dany Laferrière, Tout bouge autour de moi, Grasset, 185 p., 15 €

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