Inauguration de la «corruption week» à Madrid

Deux procès attendus coïncident cette semaine à l'Audiencia Nacional de Madrid. Alors que 65 anciens cadres de Caja Madrid sont jugés dans le cadre de l'usage illégal de cartes bancaires « black », 37 autres personnes comparaîssent dans la salle adjacente pour une affaire de corruption liant quatre anciennes mairies madrilènes du Parti Populaire à des entreprises du bâtiment et de l'évènementiel.

Selon le Président du Tribunal Anticorruption de Madrid, Antonio Salinas, le procès qui débute cette semaine et fait suite à celui des « tarjetas black » (dont vous pouvez prendre connaissance ici en français), est « le plus important procès en cours en Espagne ».

C’est le procès de 37 personnes, dont dix-huit anciens cadres du Parti Populaire (PP), non seulement accusées d’avoir pris part à une organisation de malfaiteurs, mais surtout d’avoir corrompu entre 1999 et 2005 plusieurs mairies de la Communauté madrilène dirigées par le PP pour détourner une dizaine de millions d’euros d'argent public, via l'obtention et la segmentation systématiques de marchés soumis normalement à des appels d'offre. Un procès où les 37 accusés risquent au total 732 ans de prison. C’est la « corruption week de Madrid », selon Francisco Apaolaza, journaliste du site d’information en ligne hoy.es.

Alberto López Viejo, ancien député (PP) du gouvernement régional madrilène, se joignant mercredi aux 101 autres accusés faisant la queue devant le Tribunal © Juan Carlos Hidalgo (EFE) Alberto López Viejo, ancien député (PP) du gouvernement régional madrilène, se joignant mercredi aux 101 autres accusés faisant la queue devant le Tribunal © Juan Carlos Hidalgo (EFE)

 

Un défilé de costars qui fait suite à sept d'ans d'instruction, et une enquête initiée au départ par le juge Garzón (devenu célèbre pour son rôle dans la mise en examen d'Augusto Pinochet, ainsi que dans la défaite électorale du PSOE de Felipe González, en 1996, suite à l'affaire des GAL, racontée ici par Xavier Rauf, pour l'Express, en 1995).

Néanmoins, Baltasar Garzón se vit retirer l'affaire en 2011 par le Tribunal Suprême, au motif d'écoutes déclarées illégales alors qu'elles avaient été préalablement validées par le parquet anticorruption (voir l'article de Ludovic Lamant paru en 2012 à ce sujet sur Mediapart).

La sentence du Tribunal Suprême à son égard (une peine de onze ans d'inhabilitation pour abus de pouvoir) sert d'ailleurs à présent la stratégie globale de la défense. Jesús Santos, l'avocat du Parti Populaire dans cette affaire1, s'est ainsi aligné sur cette première ligne de défense qui consiste à demander l'annulation du procès. L'instruction n'aurait pas respecté les droits des mis en examen dès le départ, avec des « méthodes qui rappellent certains États totalitaires », selon lui, se référant directement au verdict formulé à l'encontre du juge Garzón.

 

La défense a ainsi obtenu l'ajournement du procès jusqu'à vendredi matin, afin que le parquet anticorruption et les avocats des plaignants puissent examiner les nombreuses demandes d'annulation formulées lors des questions préliminaires.

Un débat préliminaire dont l'accusation s'est par ailleurs servi pour réclamer la comparution en tant que témoin de Mariano Rajoy, en ses qualités de vice-secrétaire (entre 1999 et 2003) puis secrétaire général du PP (de 2003 à ce jour), afin qu’il déclare si Luis Bárcenas, -ancien sénateur et trésorier du parti impliqué dans l'affaire2-, s’est ou non approprié la trésorerie du PP à des fins personnelles, et qu’il détermine ainsi, en sa qualité de haut cadre du PP depuis plus de quinze ans, quels ont pu être les dommages subis par l’organisation politique.

« C’est une situation kafkaïenne », a déclaré au sujet de son absence José Mariano Benítez de Lugo, l’avocat de l’Adade (Association Des Avocats Démocrates pour l'Europe). Joaquín Ruiz Infante, l’avocat de l’ancien trésorier national du PP, a déjà obtenu du magistrat que témoignent Jaime Mayor Oreja et Rodrigo Rato, anciens cadres de premier plan du Parti Populaire, ainsi que Francisco Álvarez-Cascos, Ángel Acebes et Javier Arenas, anciens secrétaires généraux du parti, a rappelé l'avocat de l'Adade.

Enfin, en plus des 300 témoins déjà convoqués, Wilfred Jurado, l’avocat des socialistes madrilènes, a demandé la comparution de 64 membres des deux précédents gouvernements régionaux madrilènes du PP d'Esperanza Aguirre et d’Ignacio González. Selon lui, tous avaient parfaitement connaissance de l’existence d’un réseau de clientélisme, et certains auraient même contribué à l’acquisition de contrats soumis à concours, notamment en fractionnant les contrats de manière systématique au bénéfice d'un cercle d’entreprises réunies autour de Francisco Correa, cerveau présumé de l'organisation et dont le nom a inspiré celui donné par la presse à cette affaire : la Gürtel (courroie en allemand).

 


 

1 Le Parti Populaire de Mariano Rajoy comparaît à ce procès grâce à une loi votée sous Zapatero permettant l’imputation d’un délit à une formation politique ou un syndicat du fait de sa responsabilité pénale vis-à-vis des personnes physiques qui y travaillent. Le PP est par ailleurs accusé d'avoir participé à titre lucratif à l'élaboration de l'association de malfaiteurs mise en évidence par le tribunal anticorruption. 

2 Luis Bárcenas est déjà mis en examen dans une enquête liée à des financements occultes qui auraient servi à alimenter le PP en liquidités entre 1990 et 2009. Dans cette autre enquête, Carmen Navarro, la trésorière lui ayant succédé, est mise en cause dans la destruction des disques durs de la comptabilité du parti. Depuis sa refondation, en 1989, tous les trésoriers nationaux du PP ont été mis en examen ou condamnés.  

 

 

 

 

 

 

 

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