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Billet de blog 28 juin 2022

De la terreur au dialogue en Équateur

De graves manques de proportionnalité et de nombreux abus de l'usage de la force ont été documentés dans de multiples publications sur les réseaux sociaux. On dénombre cinq morts au bout d'une semaine d'état d'exception.

Sylvain Nandan
Enseignant TZR
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Comme le suggérait la Commission Interaméricaine des Droits Humains (CIDH) et conformément aux exigences des confédérations indigènes mobilisées dans le cadre de l'appel unitaire à la grève illimitée du 13 juin, un décret présidentiel a finalement mis un terme à l'application de l'état d'exception qui avait cours depuis le 20 juin dans six provinces. Cette décision inattendue est survenue quelques heures à peine avant le débat d'une motion de censure, en distanciel, samedi 25 juin.

Conçu initialement pour fonctionner sur une durée maximale d'un mois face à une hypothétique « radicalisation [...] des protestations non pacifiques et indéfinies », cet état d'urgence n'aura au bout du compte duré qu'une semaine... mais ses dispositions légales parfois floues auront malheureusement eu un impact majeur sur le déroulé des mobilisations paysannes et indigènes dans le nord et le centre-est du pays. Cette contribution passe en revue certains aspects de cette séquence.


Dans un contexte de fronde et de mobilisation sociale intense de secteurs plus ou moins autonomes et organisés, les chaînes de commandement des autorités locales intervenant dans les manifestations et les blocages, –souvent sous-dotées pour faire face aux éventuels débordements–, semblent avoir vainement appliqué la doctrine et les mesures répressives conformes aux indications délivrées par le ministère de l'Intérieur. Sans obtenir les résultats escomptés par l'exécutif puisque la grève et les blocages n'ont pas pris fin pour autant, ni à Quito, ni dans les 5 autres provinces concernées.

De plus, malgré le couvre-feu et les allocutions du ministre de l'Intérieur et du président Lasso exhortant les manifestant⋅es à « retourner, pour leur propre sécurité, dans leurs communautés », sur l'ensemble des territoires mobilisés, de graves manques de proportionnalité et de nombreux abus de l'usage de la force ont été documentés dans de multiples publications sur les réseaux sociaux, comme l'illustre ce montage vidéo répertoriant des scènes d'humiliation qui « rappellent celles imposées par les forces répressives du Cône Sud pendant les dictatures militaires », selon plusieurs intellectuel⋅les et artistes équatorien⋅nes ayant signé un manifeste publié le 26 juin.

Dans un communiqué du 24 juin, Amnesty International a en effet dénoncé le caractère particulièrement agressif de la répression policière du mouvement social indigène en évoquant le cas du décès de Byron Guatatoca, le 21 juin, dans la ville de Puyo (province de Pastaza). Selon tous les éléments recueillis par l'ONG, dont des photos et une vidéo provenant des réseaux sociaux, il est mort après un tir de grenade de gaz lacrymogène à la tête (projectile propulsé par un lance-grenades).

Capture d'écran de l'imagerie cérébrale de Byron Guatatoca, décédé le 21 juin © Confeniae (twitter)

Selon d'autres sources concordantes, dont la Alianza de Organizaciones por los derechos humanos del Ecuador et un collectif de géographes qui cartographient les actes de répression de l'armée et de la police nationale, il y avait, au 25 juin, 166 blessé⋅es et quatre autres décès. Au nord de Quito tout d'abord, Jhonny Félix Muenala, un jeune homme de 18 ans, aurait chuté dans une rivière proche d'une zone où auraient été tirées plusieurs grenades lacrymogènes, dans la nuit du 19 au 20 juin. En plein centre ville de Quito ensuite, Ernesto Quezada Espinoza, âgé de 29 ans, serait décédé dans l'après-midi du 23 juin après avoir été atteint violemment au thorax et à l'abdomen par des éclats de plomb, en plein milieu d'affrontements avec les forces de l'ordre à proximité du parque del Arbolito. En outre, dans la soirée de la même journée, au nord de Quito à nouveau, Franco Iñiguez Camacho, un ouvrier de 36 ans, serait mort d'une hémorragie interne après avoir été atteint au poumon droit par une arme à feu, lors d'une intervention de l'armée qui aurait mobilisé un hélicoptère et qui aurait duré plusieurs heures. Auparavant, dans un village de la province de Cuenca (située au sud-est de Guayaquil), Marcelino Villa, un homme âgé de 42 ans, serait décédé après une intervention policière dans la nuit du 20 au 21 juin. Selon des témoignages recueillis par la Misión Internacional de Derechos Humanos, il se serait étouffé dans les gaz lacrymogènes après avoir été frappé au niveau des côtes et de l'estomac, une hypothèse contredite par l'autopsie selon El Universo, un quotidien conservateur (« insuffisance respiratoire aiguë avec un œdème pulmonaire, déséquilibre électrolytique, cirrhose »). 


Sur l'ensemble des deux premières semaines de grèves et de mobilisation, la Alianza de Organizaciones por los Derechos Humanos comptabilisait un total de 73 cas de violation présumée des droits humains et 145 arrestations au lundi 27 juin, alors que l'administration de l'exécutif équatorien et les représentant⋅es des confédérations indigènes entamaient tout juste un dialogue sur la base des revendications économiques et culturelles du mouvement social actuel. Quelques heures auparavant, Guillermo Lasso a annoncé dans une allocution une nouvelle subvention sur le prix des carburants et a déclaré que les manifestant⋅es qui « utilisent le chaos, la violence et le terrorisme » devront, pour leur « criminalité », répondre de leurs actes devant la justice, mais n'a eu aucune pensée pour les personnes décédées.

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