Histoire hérétique d'Espagne

En Espagne, quelques fortunes possèdent autant que 80% des plus défavorisé·e·s (Oxfam). Les 10 Espagnols les plus riches ont en effet quasiment doublé leur patrimoine durant ces dernières années, passant de 54 à 100 milliards de dollars, soit environ 10% du PIB national. Pourtant, l'Espagne figure parmi les premiers pays européens en termes d'investissements étrangers directs...

Malgré une croissance économique nationale stabilisée autour de 3% du PIB annuel, un·e jeune salarié·e sur quatre vit sous le seuil de pauvreté en Espagne, selon l'Institut National des Statistiques (INE). Conséquemment à la dégradation des conditions de travail, beaucoup, souvent les mieux loti·e·s, choisissent de quitter ce pays où les salaires ont en règle générale baissé de 30% en moins de dix ans et où un chômeur sur deux vit l'exclusion sociale. Pourtant, alors que 84% des prélèvements fiscaux sont réalisés sur la solidarité des foyers (selon Oxfam), l'Espagne continue d'attirer les investissements étrangers directs à hauteur de 30 milliards d'euros par an (selon l'OCDE) et bat des records en termes de séjours touristiques (encore en hausse de 10% cette année, selon l'INE). Alors, qui a fermé le robinet du ruissellement économique ? Les 34 milliards d'euros de bénéfices réalisés l'an dernier par les entreprises cotées à l'IBEX 35, soit une hausse de 46,7% par rapport à l'exercice précédent, pourraient désigner quelques coupables tout indiqués. Notamment pour qui constate qu'il s'agit là d'une tendance durable: la hausse dure en effet depuis quatre ans, selon les données recueillies par la Commission Nationale du Marché des Valeurs (CNMV).

Données sur l'émigration espagnole © Instituto Nacional de Estadísticas (INE) Données sur l'émigration espagnole © Instituto Nacional de Estadísticas (INE)

Rubén Juste, dans un ouvrage consacré au pantouflage (revolving doors) reprenant essentiellement son travail de thèse universitaire, expose justement la capacité de nuisance de cette trentaine de grandes entreprises sur la redistribution équilibrée des richesses au sein du royaume espagnol. Très influencé par l'imaginaire des dynamiques du 15M, Ibex 35, una historia herética del poder en España (Capitán Swing, 2017) étudie non seulement quelques unes des plus emblématiques des relations de pouvoir nouées au sein des élites économiques du pays, mais dresse aussi un portrait critique du capitalisme post-fordiste et de ses structures contemporaines, héritées directement de la grande « transaction » de 1978 dans ce cas (en référence à la Transition). L'apport principal de l’ouvrage de Rubén Juste réside donc dans cette capacité à raconter l’histoire des interstices du pouvoir, reléguant au second plan des personnes comme Felipe González ou José María Aznar, car cette histoire « hérétique » s’intéresse avant tout aux noyaux de pouvoir (inner cicle)*. C’est-à-dire un ensemble de personnes qui ont occupé des positions stratégiques à la fois au sein de l’appareil d’État et au sein des grandes entreprises et qui élaborent entre elles des « connexions inter-corporatives » qui leur permettent de transcender les intérêts particuliers de leurs différentes « paroisses », secteurs, etc., afin de défendre des intérêts de classe, de communauté. En 2010, 20% des membres des CA de l’IBEX 35 étaient d’anciens hauts fonctionnaires (secrétaires d’États, ministres ou Présidents). 91 sur 449 : dont 36 des gouvernements González, 12 de l’UCD, 10 du PP, 8 de la transition monarchique, 4 du franquisme et 4 issus des gouvernements Zapatero.

* Michael Useem, The Inner Circle, Large Corporations and the Rise of Business Political Activity in the US and UK, Oxford University Press, 1984.

 

L'assise de l'État (1989-1996)

La grande vague de dérégulations des années 1980 s'est en Espagne synchronisée avec l’ère modernisatrice du pays et de la société, tout en accompagnant le continuum institutionnel hérité de la période technocratique du franquisme. Précédemment, le noyau dur du secteur financier national s’était considérablement renforcé suite à la crise industrielle qui avait entrainé une vague sans précédent d’opérations de fusion/acquisition (1978-1983), sous la houlette du sous-gouverneur (1977-1984) puis gouverneur de la Banque d’Espagne (1984-1993), Mariano Rubio. Cela a dynamisé la concentration des capitaux et l’enrichissement d’une nouvelle élite banquière, accueillie discrètement par les grandes familles qui composaient précédemment l’élite économique du pays (comme la famille March ou celle du marquis de Urquijo, propriétaire de la banque du même nom et présente pendant plus de deux décennies aux réunions du Club de Bilderberg en la personne de Jaime Carvajal y Urquijo).

Lors du Congrès de Suresnes (1974), les hommes du PSOE réfléchissaient déjà à comment « abandonner le marxisme » (en la personne de Felipe González, par exemple), et c'est sous couvert de ravalement démocratique qu'aristocrates, technocrates et hauts-fonctionnaires de l’appareil d'État franquiste ont pu conserver leurs pions, voire les pousser bien plus loin avec l'arrivée des socialistes au pouvoir (1982). Devenus indispensables là où l’idéologie politique semblait amovible au gré de considérations économicistes des bureaucrates et de l’appât du gain des pontes du secteur privé, les hommes en noir du PSOE, Carlos Solchaga en tête, ont dirigé le pays pendant une quinzaine d'années (1982-1996), bien suffisamment pour l'intégrer au concert européen de la libre concurrence. Analyste pour la Banque d’Espagne en 1968, il y devient directeur général du Cabinet d’Études en 1971. Prenant par la suite ses distances avec l’appareil d'État, il devient durant moins d’un an sous-directeur du Service d’Études de l’Institut National des Industries (INI), en 1974, puis intègre presque simultanément le PSOE et Banco de Vizcaya, alors que le retour de la démocratie par le haut devient inéluctable.

Quinze ans plus tard, en juin 1989, la peseta est incorporée au Système Monétaire Européen. Cependant, plus globalement, c’est dans le cadre de cette « intégration » de l’économie de marché européenne impulsée par le PSOE qu’ont lieu les premières grandes privatisations, totales ou partielles: 70 opérations de ventes directes ou d’offres publiques d’actions entre 1983 et 1996, parmi lesquelles la cession de SEAT à Volkswagen (1986) et le rachat partiel de CEPSA par Elf Aquitaine (1991). Carlos Solchaga est l’un des idéologues de ces transferts de capitaux, d’abord ministre de l’Industrie (1982-1985) puis de l’Économie (1985-1993). Sous sa direction, la création de l’IBEX 35, en 1992, permet à une trentaine de hauts fonctionnaires issus du franquisme, affiliés aux JONS, à la Phalange, à l’Armée, à la Cour ou à l’Opus Dei, de siéger au conseil d’administration de 22 des 35 entreprises cotées à l’indice, comme Antonio Carro, Juan Antonio Samaranch (président du COI et de Caixa Bank), Gregorio López-Bravo, Luis Valls Taberner ou encore Leopoldo Calvo-Sotelo (président du gouvernement en 1981). La même année ont lieu les Olympiades de Barcelone, dont les contrats pour les travaux pharamineux de réhabilitation de la ville ont été octroyés à 15 entreprises seulement (à hauteur de 90%), dont plusieurs préparant déjà leur entrée en bourse. Le modèle industriel espagnol entame ainsi une mutation vers la financiarisation et la spéculation immobilière, dans le jardin de l’IBEX 35, au moment même ou s'inaugure le grand marché de la libéralisation européenne.

La Commission du Marché des Valeurs, la Banque d’Espagne et le ministère de l’Économie contrôlent alors la création de cette bourse nationale, permettant au passage aux principaux protagonistes des marchés financiers internationaux d’en faire une rampe de lancement pour les produits dérivés. Cette exploitation de la rente s’appuye donc sur la valeur d’une demi-dizaine d’entreprises références principalement, comme les sociétés publiques Telefónica, Repsol et Endesa ou les entreprises privées Iberdrola et Banco Santander, étant donné que le calcul de l’indice de l’Ibex prend en compte la capitalisation boursière (chaque entreprise cotée est évaluée selon le nombre d’actions émises et leur valeur). Le désinvestissement progressif de l’État au sein des entreprises publiques tout en y maintenant sa part de golden share permet dès le lancement de la bourse nationale aux technocrates envoyés dans les conseils d’administration de ces corporations d’entamer un processus de « co-gestion » ou de « co-détermination paritaire » avec les actionnaires du secteur privés, reproduisant ainsi en quelque sorte le modèle mitterrandien et dessinant, déjà, les prémisses du pantouflage à l’espagnole.

 

El aquelarre, Le Sabbat des sorcières (1798), Francisco de Goya y Lucientes (1746-1828) © Museo Lázaro Galdiano El aquelarre, Le Sabbat des sorcières (1798), Francisco de Goya y Lucientes (1746-1828) © Museo Lázaro Galdiano

 

L'emprise des banques et des caisses d'épargne (1996-2011)

La phase finale de l'intégration de l'Espagne à l'Union économique et monétaire (UEM) se fait cependant sous la direction du Parti Populaire (PP). Affaiblis notamment par l'affaire des GAL, la corruption au sein d’entreprises comme KIO et la faillite de la banque Ibercop, les hommes de premier plan de l’appareil institutionnel du PSOE laissent place aux projets « centristes » du clan Aznar basés sur la défense de la nation et d'un humanisme chrétien, la propriété et le retrait partiel de l’État face à l'économie de marché. En accédant au pouvoir en 1996, José María Aznar et son gouvernement accélèrent donc le rythme des privatisations de 7,5 à 12,5 par an, pour un total de 50 privatisations en 4 ans de mandat (1996-2000). Afin de défendre l'intégration européenne toujours, les budgets généraux de l’État et des communautés autonomes sont réduits avec l’appui remarqué des partis nationalistes « périphériques » en l’absence de majorité absolue au Parlement (PNB, CC, CiU), en portant les coupes budgétaires de 1,2 milliard à 4,8 milliards d’euros en deux ans. Plusieurs réformes concernant la baisse de la redistribution des richesses sont aussi engagées, des pensions aux primes des fonctionnaires. Ce recul général des investissements de l’État réduit rapidement l'ampleur du déficit public rapporté au PIB de 6% à 3,97%.

Très vite également, le clan Aznar place des hauts fonctionnaires dans les conseils d’administration des entreprises de l'IBEX 35, afin de rattraper le retard accumulé dans ce domaine par rapport au PSOE. Ancien camarade de promotion d’Aznar lors de leur passage à la faculté de droit de la Complutense, le cas de Miguel Blesa, à l'origine inspecteur des finances publiques, est l’un des plus symboliques: placé d’abord au sein du CA de Caja Madrid puis d’Antena 3, en 1996, via Juan Villalonga et la BBV qui, par Telefónica [1], en détenaient 47% du capital, il devient ensuite président de Caja Madrid en 1997 (avec l’appui d’Izquierda Unida et du syndicat Comisiones Obreras), puis intègre ACS après que Caja Madrid ait financé le rachat de Dragados par ACS en 2003. Il va alors y côtoyer Florentino Pérez (actuel président du Real Madrid F.C.) puis Caja Madrid va se retrouver en possession de 4% du capital de Sogecable (PRISA) et de 5% du capital d’Endesa, devant La Caixa (4,3%) et la BBVA (3%). Miguel Blesa se serait suicidé d'un tir dans la bouche cette année, après le procés de l'affaire Tarjetas Black.

Par ailleurs, le taux d’intérêt passant à 5% en 1996, alors qu’il oscillait précédemment entre 15% et 20%, dynamise une politique de croissance s’appuyant sur l’extension de l’accès au crédit pendant que le gouvernement prône la contention des salaires. La propriété privée du logement devient alors accessible pour une très grande partie des classes moyennes, malgré la baisse généralisée des capacités d’achat de la société espagnole. Dans le secteur bancaire toujours, peu de temps avant les élections générales de 2000, fort de l’appui des nationalistes du PNV et de CiU et donc des banques BBV et La Caixa, le gouvernement populaire approuve la fusion de Santander et de Banco Central Hispanoamericano (qui donnera BSCH) et de la banque publique Argentaria avec la BBV (l'actuelle BBVA). La contrepartie exigée: se défaire des activités industrielles, afin que les caisses d’épargne comme La Caixa et Caja Madrid puissent les récupérer les années suivantes (sous l'égide de Rodrigo Rato, ministre des Finances entre 1996 et 2004 et également inculpé dans le procès Tarjetas Black, à l'instar de Miguel Blesa).

Loin d’opposer un mécontentement d’incompréhension, les grandes entreprises du BTP profitent alors grandement de cette période faste, car en plus du financement provenant des caisses d’épargne, elles baignent dans les contrats publics : pensé dans le cadre de l'intégration de l'Union économique et monétaire, le Plan d’investissement dans les infrastructures de transports de 2000-2007, par exemple, prévoyait un investissement de 54 milliards d'euros, dont 20% provenaient des fonds de l’Union européenne, soit autant que la part des contrats privés (les 60% étant à la charge des collectivités territoriales). La branche transport du secteur du BTP représente alors jusqu’à 15% du PIB.

Profitant d’une pénétration plus compétitive sur le marché des dépôts et des hypothèques, les caisses d’épargne se lancent dans un second temps dans l’achat d’actions d'entreprises du secteur des énergies. Caja Madrid devient actionnaire majoritaire d’Endesa (5%) devant La Caixa (4,32%), alors que celle-ci capte jusqu’à 12,5% du capital de Repsol après sa privatisation pour en devenir l’actionnaire majoritaire, comme au sein de Catalana de Gas (26%). Les banques prennent ainsi le contrôle des entreprises autrefois publiques, ce qui correspond au début d’une hausse graduelle des prix à la consommation. Idem pour la spéculation, mais d'une façon beaucoup plus impotante: si l’IBEX 35 manipulait environ 50 milliards d’euros l’année de sa création (1992), ce montant passe vite à 256 milliards d’euros en 1998. L’IBEX 35 compte alors six entreprises liées au bâtiment (dont cinq des plus importantes du monde) et sept liées au secteur des énergies.

[1] L'entreprise Telefónica a souvent compté en son sein des avocats d'État ou des personnes très proches des institutions de l'État et de la régulation, comme le vicomte José Fernando de Almansa Moreno-Barreda (conseiller de Juan Carlos I et présent également au sein du CA de BBVA), José Iván Rosa Vallejo (conjoint de Soraya Saénz de Santamaría, actuelle vice-Présidente du gouvernement de Mariano Rajoy), Elvira Fernández (l'épouse de Mariano Rajoy) ou encore Iñaki Urdangarín (mari de l'ancienne infante d'Espagne, Cristina de Bourbon, répudiée par son frère depuis l'affaire Nóos).

 

El aquellare o El gran Cabrón (1823), Francisco de Goya y Lucientes (1746-1828) © Museo del Prado El aquellare o El gran Cabrón (1823), Francisco de Goya y Lucientes (1746-1828) © Museo del Prado

 

L'intervention des fonds d'investissement 

La période Zapatero est marquée par l'effet domino provoqué par l’effondrement de Merrill Lynch et l’éclatement de la crise des CDS. Après l’entrée en bourse ratée de Bankia (3,3 milliards d'euros de pertes en un an pour un cumul de plus de 31 milliards d’actifs toxiques), le gouvernement Rajoy signe le premier mémorandum proposé par Bruxelles pour bénéficier du MES: parmi les conditions figurent la fusion des caisses d’épargne (qui passent de 45 à 15), ainsi que la réduction des entités financières d’une manière générale (qui passent de 59 à 18). Parallèlement, durant cette même période (2010-2013), le contrôle exercé par une personne physique ou juridique au sein du CA des grandes entreprises de l’indice boursier baisse considérablement. De 11 entreprises en 2010 où il existait une telle majorité au CA, il n'en restait plus que 6 en 2013: les fonds d’investissement transcontinentaux contrôlent dorénavant indirectement la plupart des sociétés espagnoles. Semblant être en mesure de devenir un immense oligopole, Blackrock Inc. prenait par exemple part à 11 entreprises en 2013 (Telefónica, BBVA, Sabadell, Grifols, Dia, Vicofán Gamesa, Amadeus, Iberdrola, IAG, Ferrovial), 17 en 2014 et 19 en 2015, suivi de Fidelity (6), Invesco (6) et Caixabank (5).

Avec plus de 20 milliards d'euros investis en Espagne, le fonds de Larry Flink est dorénavant présent au sein de 22 sociétés de l'IBEX 35, dont 5 sont des entités financières (actionnaire majoritaire de Santander, 5,08%, et de BBVA, 5,009%). En 2016, il ne restait que 16 entreprises de l'indice boursier où il y avait des participations contrôlées. FCC, par exemple, a été intégralement rachetée par Carlos Slim, lui-même conseillé par Felipe González. FCC regroupe notamment Aqualia, la plus grande société de gestion des eaux du royaume (33% du marché national, 800 municipalités) et s’occupe aussi de l’entretien urbain dans de grandes villes comme Madrid, Grenade, Gérone, Malaga ou Alicante. Iberdrola est pour sa part investie par le fonds Qatar Investment Authority (6.1%), Norges Bank (3%) et Blackrock (3%). Actuellement, seules Red Eléctrica (20% SEPI) et Gas Natural-Unión Fenosa (70% Repsol et La Caixa) demeurent sous capitaux nationaux. Ce qui n'empêche pas les prix à la consommation de flamber. Quant à CEPSA, elle appartient en totalité à Abu Dhabi (IPIC) depuis 2011, avec de juteux bénéfices à la clé pour les actionnaires car l’Espagne est le pays d’Europe où les taxes prélevées sur l’essence sont les plus faibles.    

 

 

Ibex 35, una historia herética del poder en España © Rubén Juste (Capitán Swing) Ibex 35, una historia herética del poder en España © Rubén Juste (Capitán Swing)

 Ibex 35, Una historia herética del poder en España,

Rubén Juste,

Capitán Swing (2017),

323 pages.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.