Quand le disciple dépasse le Maître

A cette époque, la Terre était soumise quasi quotidiennement à des catastrophes de toutes sortes. 

Écologiques d'abord. Plus de cinquante ans auparavant, quelques scientifiques bien avertis avaient poussé un cri d'alarme pour que l'on arrête de jouer avec ce que l'on ne maîtrisait pas, à savoir un certain nombre de paramètres qui, en même temps, influençaient la vie sur Terre, qu'elle fût humaine, animale ou végétale. Le drame était que ceux qui avaient la possibilité d'intervenir dans le déroulement des choses étaient bien trop préoccupés par leur propre intérêt pour prendre au sérieux ce que les scientifiques leur expliquaient. Le résultat fut que la planète continua de souffrir de nos comportements de plus en plus insensés et qu'elle se rebella. Ouragans, tremblements de terre, inondations, incendies, désordres climatiques et j'en passe devinrent le lot quotidien de l'actualité.

Ensuite, les catastrophes furent humaines. La faim dans le monde, à l'heure des ordinateurs de plus en plus sophistiqués, des téléphones portables de plus en plus performants, de la nano-science et du cinéma en trois dimensions, n'avait toujours pas été abolie.

Pensez-vous que le monde en était affecté ? Pas du tout. 

Des femmes, des hommes, des enfants continuaient de mourir parce qu'ils ne pouvaient pas se nourrir normalement. D'un côté, on crevait à cause d'un excès de consommation, de l'autre on agonisait de faim lentement.

Joli spectacle pour d'éventuels extra-terrestres.

Les catastrophes étaient aussi à caractère médiatique. La confusion faite entre information et remplissage de bourses provoquait des dérapages politiques : des monstres étaient mis au Pouvoir et des guerres éclataient entraînant leurs lots de tragédies. L'agriculture et l'industrie souffraient aussi de déséquilibres et de désagréments qui entraînaient des catastrophes qui avaient fini par échapper au contrôle des hommes et des femmes responsables de la direction des affaires du monde.

Pour contrer une telle situation, des gens bien intentionnés essayaient tant bien que mal de faire quelque chose : ralentir les processus de destructions ou atténuer les impacts nocifs mais cela restait insuffisant. D'autres allaient prier dans les lieux de culte en espérant que Dieu lui-même allait intervenir. D'autres encore préféraient s'enfermer chez eux et ne voulaient plus voir personne, estimant que le monde était devenu complètement fou.

Au milieu de tout cela, dans une petite ville européenne, vivait une famille modeste, composée du père, de la mère, de deux jeunes filles jumelles et d'un jeune homme que l'on prénommait Musik. Il était en effet féru de musique mais son comportement différait de celui des autres, également fans de musique. Tandis que ces derniers, sans gêne et sans complexe, indifférents à tout ce qui les entourait, se baladaient partout avec des appareils dans les poches et des micros sur les oreilles pour écouter leur musique, Musik préférait ressentir la communion des émotions que procurent tel instrument ou tel compositeur.

Musik était très apprécié dans la commune. Courtois, serviable, plein d'humour, il enchantait les vieilles personnes qui le croisaient. Je citerai quelques anecdotes. En voici une : 

- Oh madame Ferrari! vous portez un bien bel ensemble aujourd'hui.

La dame âgée de quatre-vingt-sept ans, toujours bien habillée, ne se sentait jamais de reste avec lui.

- Oh Musik, toujours aussi flatteur! On ne peut pas dire la même chose de toi. Qu'as-tu fait à ton pantalon ?

Le pantalon, un vieux jean délavé, laissait voir plusieurs déchirures et carrément des trous à la hauteur des genoux.

- C'est pour aérer mes pores, madame Ferrari, et j'en profite parce que c'est la mode.

Feignant la surprise, elle lui rétorque :

- Pour aérer tes cochons ? Ben alors, et tes vaches ?

- Oh madame Ferrari, toujours les mots pour rire!

Elle sourit et ajoute :

- C'est donc la mode d'avoir des trous dans son pantalon, quelle idée saugrenue! enfin il vaut mieux en avoir là que dans la mémoire comme cette pauvre madame Leclerc.

Une autre :

- Monsieur Panizza! cela fait un moment qu'on s'était vus. Vous allez bien ?

- Ça peut aller Musik.

- Vous n'avez pas l'air dans votre assiette.

- S'il ne s'agissait que de l'assiette...

- Ah bon. Que se passe-t'il ?

- Je ne suis pas bien non plus dans mes baskets... au point que mon médecin prétend que je devrais aller passer quelques jours à l'hôpital pour faire un bilan.

- Il a peut-être raison.

- Je ne veux pas quitter la maison.

- Ce ne serait pas long.

- Et après ?

- Après quoi ?

Monsieur Panizza regarde Musik d'un air interrogateur :

- Tu te moques de moi fiston...

- Non, non, pas du tout! je me demande si c'est après l'hôpital ou après votre absence de la maison...

Le vieux monsieur l'interrompt :

- Ce qui revient au même. On s'embrouille mon gars et... je ne sais  même plus ce que je voulais te dire au début... Bref,  je suis capable de m'en sortir tout seul, je n'ai pas besoin de tous ces examens.

- Si vous le dites... Au revoir monsieur Panizza!

Une autre encore :

- Bonjour Musik, tu as l'air bien absorbé aujourd'hui.

Musik venait de croiser monsieur Granger sans le voir, ce qui n'était pas son habitude. Quand il l'entendit, il s'arrêta et se retourna.

- Oh monsieur Granger! excusez-moi, j'étais absorbé par mes pensées.

- Je le vois bien. Serait-ce indiscret si je te demande à quoi tu rêvais ? A une jeune fille ?

- Ah non pas du tout, je réfléchissais au sujet de philo que le prof nous a donné.

- Tiens, tiens... et c'est quoi le sujet ?

- Qu'est-ce qu'être bête ?

- Ah cela demande réflexion; mais si t'es bête, tu ne réfléchis pas alors le sujet est clos avant même d'avoir commencé.

Musik était resté un moment interloqué et monsieur Granger l'avait regardé un sourire au coin des lèvres.

- Merci monsieur Granger, vous me donnez une idée! il faut que j'y aille, je ne veux pas être en retard. Bonne journée, à la prochaine!

Musik avait choisi d'étudier la Philosophie, bien que ce département soit devenu le maillon faible de l'Université. On l'avait abandonnée en raison de son absence de débouchés dans le monde du Travail, exception faite de l'Enseignement.  Sept ou huit étudiant-e-s par salle de cours se disputaient les places. Les professeurs n'étaient pas très ravis mais ils et elles avaient fini par s'y faire et reconnaissaient que cela leur donnait du temps pour faire autre chose. Corriger huit dissertations prend moins de temps que d'en corriger trente trois. Ainsi, les professeurs de philosophie multiplièrent leurs activités dans d'autres domaines : la culture de leur potager, l'invention de jeux pour leurs enfants, le sport, la visite de musées, le bénévolat dans des associations, l'apprentissage à des techniques de base, etc.

Musik s'était lié d'amitié avec un jeune professeur, Emmanuel Martin, qui s'était spécialisé dans l'étude des états mystiques à travers la Poésie et la Littérature. Accompagné de trois ou quatre de ses camarades, il allait parfois chez monsieur Martin qui leur avait proposé de venir chez lui pour discuter, après que Musik lui avait fait part d'une inquiétude qui "l'empêchait presque de vivre". C'étaient les mots mêmes qu'employait Musik lorsqu'il téléphonait au jeune professeur. Celui-ci, en tant que simple être humain, ne pouvait évidemment pas lui refuser de venir chez lui.

Voici quelques extraits de leurs discussions qui pouvaient, parfois, souvent, durer des heures entières, jusqu'au lendemain matin  :

- Hé oui, c'est très étonnant, tout au moins au début de vos études, d'apprendre que même parmi les plus rationalistes, les plus stricts avec le raisonnement et la logique, des philosophes furent très proches de Dieu.

- Oui mais cela leur arrive à la fin de leur vie! Descartes avait quel âge quand il s'est mis subitement à croire en Dieu ?

- Cela ne s'est pas fait du jour au lendemain... et tout est relatif. Il est mort assez jeune, à 54 ans si mes souvenirs sont bons. Disons que c'est à partir de son cogito "Je pense donc je suis" qu'il a placé Dieu au-dessus de tout. En 1640 environ, une dizaine d'années avant sa mort, ont paru ses "Méditations Métaphysiques" et, un an avant, "Les passions de l'âme"...

Une amie de Musik, Isabelle, intervient alors :

- C'est donc dans les dix dernières années de sa vie, entre 44 et 54 ans, que ses tendances mystiques se sont révélées.

Et Musik de conclure :

- Ce n'est donc pas une question d'âge mais plutôt de lien avec l'approche de la mort.

- Tout à fait, renchérit Emmanuel.

 

- Monsieur Martin ?

- Oui Isabelle ?

- Vous disiez l'autre jour que c'était étonnant au début de nos études de découvrir que beaucoup de philosophes connus pour leur rationalisme étaient en fait des mystiques. Pourquoi serait-ce étonnant au début et pas à la fin ?

- Isabelle, je pense que tu peux répondre toi-même à la question.

Elle prit une mine réfléchie en se grattant délicatement le menton...

Musik répondit à sa place :

- L'Expérience!

- Tu peux être plus clair ? demande timidement Isabelle.

- Heu, je veux dire que c'est grâce ou à cause de l'expérience que nous pouvons enrichir nos connaissances.

- D'accord, répond-t'elle.

 

Quelques mois plus tard, les Instituts Nationaux des Statistiques révélèrent les résultats de leurs enquêtes.

On apprit ainsi qu'entre 90 et 95 % des personnes interrogées, tous pays confondus, croyaient en une Intelligence supérieure.

 

 

B. G., St Cyr s/Loire, le 1er mai 2020 

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