Billet de blog 19 mars 2022

Calliope et Patrick

Un petit conte pour les grands enfants que nous restons toujours - quelque part en nous -, histoire de se changer les idées. Patrick aurait pu s'appeler Samuel, Vladimir, Emmanuel, Ernest, Chouki, Gustave ou autre encore. Si j'ai choisi Patrick, c'est juste parce que c'était le prénom affiché sur le calendrier le jour où je l'ai écrit. Calliope reste Calliope.

Babette Grivinci
écrivain-biographe-correctrice
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce jour-là, celui qui fut Jésus plus de deux mille ans auparavant, était très fatigué. Mille fois las de répéter toujours la même chose aux gens qu’il rencontrait et mille fois déçu de constater qu’ils ne l’écoutaient pas, il alla s’isoler au pied d’un hêtre pleureur, dans un Jardin public, au bord d’un plan d’eau recouvert de nénuphars, lieu où il savait qu’on ne viendrait pas le déranger. Les branches de l’hêtre le camouflaient en effet à moitié et comme il était assis sur de la terre et des feuilles séchées, l’un des gardiens de ce Jardin dit "remarquable" ne viendrait pas lui dire qu’il abîme la pelouse.

« Quelle chienlit ! pensait-il, les gens sont trop cons, ils vont direct vers la catastrophe et moi, le "brave type" comme ils disent - ce que je ne supporte pas d’ailleurs, je ne veux pas être un brave type, je ne suis pas un brave type – je m’entête à leur démontrer qu’ils font une erreur, à leur proposer d’autres voies... Ça me tue de voir ça ! Ils sont en train de se perdre en croyant à des sottises et j'ai beau leur indiquer d'autres voies à suivre, ils s'entêtent ! »

En même temps qu’il se disait ça, il poussa un grand soupir qui fit virevolter quelques feuilles autour de lui.

Une jeune femme qui passait sur le chemin gravillonné à côté l’entendit, elle s’arrêta, regarda autour d’elle, ne vit rien, fit demi-tour, repartit en sens inverse, s’arrêta de nouveau, revint sur ses pas et soudain l’aperçut, toussa et engagea la conversation :

- Pardonnez-moi si je vous dérange, dans votre méditation peut-être, mais est-ce que je peux vous demander quelque chose ? »

Patrick - c’est le prénom du « brave type » -, charmé par la politesse, inhabituelle à cette époque, de la jeune femme, s’empressa de lui répondre :

- Y’a pas de problème, vous n’avez qu’à venir vous asseoir ici à côté de moi.

- Oh oui, merci, c’est gentil. 

Elle vint poser délicatement ses fesses sur la terre mêlée de feuilles séchées, les genoux joints, elle passa ses bras autour d’eux.

- Et bien, que me vaut l’honneur… 

- … de ma visite ? C’est tout simple, je suis journaliste et je fais une enquête sur les motivations des personnes qui fréquentent les Jardins publics. Comme celui des Sinécures est tout proche de chez moi, je viens là souvent. Je vous ai trouvé dans un endroit insolite et je me suis dit « celui-là, il a des choses originales à me dire ». Je n’ai pas raison ?

Elle lui fit un grand sourire qui  le submergea d’une émotion qu’il n’avait pas éprouvée depuis longtemps. Mais Patrick possédait une parfaite maîtrise de lui-même.

- Originales, je ne sais pas…

- … J’en suis sûre.

- Vous avez l’habitude comme ça de couper la parole aux gens ?

- Oh, non, je suis déso…

- … ce n’est pas grave, je plaisantais. 

Ils rirent tous les deux, le courant était passé.

- Alors,… ?

- …Patrick.

- Alors, Patrick, vous me dites pourquoi vous aimez être ici ?

- C’est simple : pour oublier mes contemporains.

- Moi aussi ?

Elle avait dit ça très vite, spontanément, ce qui n’était pas prévu dans ses manières de procéder journalistiques.

- Non, bien sûr que non, je dis ça en général.

- Ouf. 

Ils souriaient tous les deux dans une véritable symbiose. Pour éviter de se laisser emporter par ses sentiments, Patrick revint à leurs moutons :

-  Je ne viens pas souvent ici, j’habite plus haut au nord de la ville, mais j’aime me retrouver seul, pour décompresser, méditer aussi comme vous disiez, oui peut-être. Mais j’y pense : moi, c’est Patrick, et vous ?

- Calliope.

- Ah. C’est un prénom de quelle origine ?

- Mythologique. Ma mère était fan de ces histoires.

- Ah. Et qui était Calliope dans la mythologie ?

- C’est une des neuf Muses, elle protège la poésie épique et l’éloquence.

- Hou lala, c’est une lourde charge !

- En effet, et il y a pire.

- Quoi donc ?

- Son père, c’était Zeus lui-même.

- Ou Jupiter.

- Oui.

- Alors vous avez un petit quelque chose de divin. Je me disais aussi…

Il s’arrêta de parler, préférant attendre la question qu’elle ne devrait pas manquer de poser mais elle ne vint pas. Calliope redevenait professionnelle.

- Il vous arrive de lier conversation avec des personnes qui se promènent ici aussi ?

- Non jamais, vous êtes la première.

- Les arbres, les différentes plantes, les fleurs que l’on y entretient, est-ce que vous vous attardez parfois à les regarder ?

- Non. Je les vois sans les regarder.

- Je comprends. C’est un peu dommage, non ?

- Pourquoi ?

- Heu… parce qu’elles sont belles.

Elle se mit à rougir un peu. Patrick s’en aperçut mais détourna la tête.

- J’en ai dans mon propre jardin, enfin celui de mes parents, j’ai donc très souvent l’occasion de les admirer, quand j’arrose le jardin par exemple.

- Oui bien sûr.

- En revanche, je sais regarder une belle femme et vous êtes belle Calliope. 

Elle ne sut plus quoi dire.

Le soir, lorsque Patrick se retrouva chez lui, il se surprit à prier que Dieu protège Calliope. Il entendit alors dans son for intérieur une voix qui lui répondait « Mon fils, je fais mieux que ça : c’est elle que j’ai envoyée pour sauver les hommes et les femmes de leur folie destructrice. »

« Ça y est, je suis en train de délirer, se dit-il, il ne manquait plus que ça ! »

Ce même soir, Calliope était en train d’écrire son article sur les promeneurs des jours ouvrés et s’attarda à penser au moment qu’elle avait passé au Jardin des Sinécures en compagnie de Patrick. « Quel étrange garçon ! C’est drôle, son visage me rappelle celui du Christ représenté par je ne sais plus quel peintre de je ne sais plus quelle époque… Je suis vraiment nulle en Histoire de l’Art. »

Quelque temps plus tard, ils se rencontrèrent par hasard (mais le hasard n’est-il pas le chemin que prend Dieu lorsqu’il veut passer incognito, comme l’a si bien exprimé Albert Einstein ?) dans une des rues piétonnes de la ville où circulaient de nombreux touristes. La saison estivale battait son plein et les commerçants étaient heureux.

- Nom de Zeus, mais c’est Patrick !

- Tu insultes ton père, Calliope, même s’il n’est que mythologique.

- C’est que je n’aime pas dire nom de Dieu, là c’est grossier, nom de Zeus ça fait plus poli.

Ils riaient, comme de grands enfants. Ils allèrent prendre un café au Café (ce n’est pas là une mauvaise répétition, il existait bien « le Café » dans la ville où ils se trouvaient, une espèce de bar où les intellectuels organisaient régulièrement des soirées thématiques), il était presque vide.

- Les vacanciers doivent mettre leur cerveau en jachère pendant l’été…

- … tant mieux pour nous, on sera plus tranquille.

- On se complète assez bien sur le plan de la conversation, n’est-ce pas Calliope ? 

- En effet, Patrick, reste à savoir ce qu’il en est sur d’autres plans. 

Elle allait droit vers la proposition d’une relation commune, ce qui ne lui déplaisait pas du tout, au contraire, mais quelque chose lui disait qu’il se trompait, que les intentions de cette fille étaient autres.

Ils s’installèrent et commandèrent deux cafés glacés.

- Patrick, quand tu me disais... on peut se tutoyer, n’est-ce-pas ?

- Évidemment, je préfère même.

- Donc quand tu me disais l’autre jour que tu cherchais à oublier tes contemporains, qu’est-ce que tu voulais dire exactement ?

- Oh ça, ma belle, c’est une longue histoire !

- Dis-moi.

- Les gens que je connais et même ceux que je rencontre au hasard de mes pérégrinations ont presque tous cette étrange manie de s’auto-saboter. Ils ont tout pour être heureux mais ils ne veulent pas l’être, ils cherchent systématiquement ce qui va briser leur vie, ce qui va les rendre malheureux. Je peux te citer des tas d’exemples ! Et moi, pauvre bougre, je m’évertue à leur mettre le nez dans leur caca, rien n’y fait. Je ne sais pas pourquoi… c’est sans doute parce que j’aime les gens, oui, je suis sûrement un philanthrope mais la plupart d’entre eux me répondent que je suis un brave type, ce qui m’agace au plus haut point.

- C’est bizarre, je ne connais personne comme ça.

- Oui, c’est bizarre...

Plus tard, lorsqu’ils se furent quittés et que chacun était rentré dans son chez-soi, l’un et l’autre eurent une révélation.

Patrick apprit qui il avait été dans le passé. Il n’en fut cependant pas vraiment impressionné. La vie éternelle, l’âme, la résurrection des morts prenaient un sens maintenant pour lui. Il comprit pourquoi il cherchait tant à comprendre les autres : c’était parce qu’il savait que le royaume promis pouvait exister bel et bien et qu’il ne servait à rien de se lamenter sur son sort. Des tas de souvenirs remontaient à sa conscience, ce qui le rendit agité et indécis. Il se sentit perturbé au point qu’il préféra cesser de penser à ce qui venait de lui arriver et revenir à des choses plus terre à terre et plus pratiques. Il avait toujours gardé en lui le sens de la mesure et de l’équilibre, ce qui l’avait sauvé de bien des situations dangereuses. En arpentant la maison d’une pièce à l’autre, il tomba sur un seau et tout le nécessaire pour faire le ménage. « Je vais nettoyer les sols, ça va me remettre d’aplomb

Calliope entra dans un moment d’extase. Un ange lui caressa la tête et elle entendit une voix lui dire ce qu’elle devait faire. Malgré l’incroyable mission dont Dieu la chargeait, elle ne fut cependant pas troublée au point de perdre la raison. Elle avait l’habitude de vivre des situations insolites et son goût pour la compréhension des choses, ses qualités artistiques et créatives, sa sociabilité, son sens de l’honnêteté lui permirent de mener à bien sa mission.

Dorénavant, ils se rencontrèrent souvent. Ils n’eurent pas besoin de se raconter ce qui leur était arrivé, ils le devinèrent facilement car leur esprit était connecté avec ceux d’en-haut qui participaient, dans le royaume de Dieu, à l’actualisation de Son autorité.

Calliope parvint à toucher toutes les plus hautes personnalités politiques qui se réunirent en un Grand Sommet parfaitement médiatisé. Les individus récalcitrants cherchèrent à miner les décisions qui furent prises et tentèrent de déclencher des guerres afin de récupérer leurs mises perdues à cause des transformations économiques qui avaient eu lieu. Des hommes et des femmes élus, ralliés à Calliope, tapèrent assez fort sur la table des négociations pour que ceux-là abandonnent leurs projets belliqueux et les élus récupérèrent le pouvoir de gouverner leur pays. Alliance et Coopération, Progrès et Solidarité furent les quatre mots les plus couramment utilisés politiquement parlant. En revanche, deux mots furent relégués aux oubliettes jusqu’à ce qu’ils retrouvent leur juste définition, c’étaient l’Économie et la Croissance.

Calliope, refusant toute idolâtrie, continua son travail de journaliste et fit d’excellents reportages que tout le monde pouvait écouter à la radio ou voir à la télévision.

Patrick partit en Afrique vers où il s’était toujours senti attiré. Il aida les associations de femmes qui travaillaient dur pour faire survivre toute leur famille et elles le prirent pour un "Sauveur". Il se fit beaucoup d'amis parmi les hommes qui souffraient de voir leur pays exploité à mort par des étrangers qui avaient réussi, à cause de leurs milliards répartis sur de nombreux comptes bancaires, de leur égocentrisme et de leur délire de domination, à corrompre un grand nombre de leurs semblables. Jour après jour, Patrick et ses amis réussirent à créer un formidable mouvement qui leur permit d'évacuer des terres africaines, tous les profiteurs barbares et sans âme, qu'ils soient blancs, jaunes, noirs, rouges ou verts. Ils disparurent dans les "trous noirs" de la galaxie.

Quelques années plus tard, l’Afrique devint le premier continent de la Terre à être présenté en exemple aux écoliers du monde entier, pour démontrer que le partage des richesses est possible et, par conséquent, que la faim dans le monde peut être abolie et que les injustices peuvent être annihilées. Les États africains furent essentiellement gouvernés par des femmes, et les relations avec les autres pays des autres continents restèrent correctes, cordiales et coopératives.

Ce fut le paradis sur terre.

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