La Correction de l'homme

En réalité, il s'agit de la naissance d'un nouveau mouvement dénommé le Nanaïsme.

La Correction de l’Homme

 

Depuis que l'homme avait su qu'il pouvait conquérir le monde grâce à son esprit fait d'intelligence, de créativité et de liberté, grâce aussi à l'autorité qu'il avait acquise depuis l'avènement du Christ, il avait vécu dans la certitude d'être en accord avec lui-même et que les affaires qu'il menait ne pouvaient aboutir qu'à des résultats positifs pour l'humanité entière.

Tout au moins, c'est ce qu'il pensait...

Un jour, il découvrit cependant que le goût qu'il possédait d'étendre ses connaissances ne pouvait plus être assouvi. Il se retrouva soudain bloqué, stoppé, impuissant devant un vide, une obscurité, un néant dans lequel son esprit pourtant suffisamment éclairé ne pouvait pénétrer.

C'est ainsi que de nombreux hommes voués à la conquête du monde dans des domaines aussi variés que les Sciences physiques, mathématiques, biologiques ou spatiales, dans la Recherche industrielle, commerciale, militaire ou psychologique, durent accepter leur défaite et tirer leur révérence devant plus puissant qu'eux. Ils furent en effet bien obligés d'accepter qu'il existait une force supérieure à la leur et, pour ne pas sombrer dans le désespoir, les plus sages d'entre eux donnèrent leur confiance en ce Dieu unique qui avait un jour envoyé son fils sur terre pour qu'il apprenne aux êtres humains que son Royaume était bien réel et de quelle façon on pouvait y parvenir. D'autres ne purent s'empêcher de douter et se mirent à chercher les raisons qui pouvaient expliquer leurs échecs. Quant à Dieu, ils avaient du mal à y croire, ils voulaient des preuves devant leurs yeux et dans leurs oreilles.

Je ne peux m'empêcher de dire, entre parenthèses, que cette façon de désirer des preuves est bien limitée. Comme si l'on apprenait seulement par ces deux voies de perception ! Comment Dieu pouvait-Il n'avoir pensé qu'aux yeux et aux oreilles pour Se faire connaître ? Bref, n'étant pas sectaire, j'attendis de voir les résultats...

Le temps s'écoulait et autour des hommes, les choses commençaient à se transformer. De nombreuses catastrophes sociales, écologiques, économiques et politiques les avaient contraints à se tourner vers des activités différentes de celles qui les avaient intéressés dans le passé. Ils s'aperçurent que les femmes, pour on ne sait quelle raison, réagissaient aux événements d'une façon différente d'eux et ils durent s'avouer que leurs activités étaient généralement suivies d'effets bénéfiques, ce qui les réconcilia un peu avec le monde dans lequel ils vivaient.

La façon discrète que possédaient certaines femmes de faire disparaître les inquiétudes des hommes donna l'idée à certains d'entre eux, sans doute à cause de l'affection amoureuse qu'ils pouvaient ressentir à leur égard, d'étudier avec plus d'impartialité et moins de fétichisme qu'auparavant, le fonctionnement intellectuel et émotionnel de la femme. Certains, par fantaisie, appelèrent cette nouvelle Science le "nanaïsme".

C’est ainsi que de nombreux hommes se mirent à l’écoute de la femme avec toutes les qualités requises d’un véritable chercheur. Ils s’absorbèrent tant dans cette nouvelle discipline qu’ils finirent bientôt par découvrir que la femme possédait des points de vue étonnants, parfois très subtils, dans l’interprétation des choses de la vie, dans les visions du monde qu’elle possédait, dans les explications qu’elle donnait au sujet de tout et de rien. Ainsi le nanaïsme se développa si bien qu’il finit par être enseigné dans les Universités du monde entier.

Quelques hommes, courageux et intrépides, entreprirent de penser et d’agir en suivant les voies mêmes qu’avaient empruntées les femmes pour se faire une place dans la vie et avoir l’impression d’exister autant que l’homme à travers toutes les grandes décisions qui étaient prises à l’échelle mondiale.

Ce fut le commencement d’un nouvel essor de la grandeur de l’homme.

Je dois dire, à l’intention de ceux qui seraient surpris par une telle affirmation, que l’homme ne s’était contenté dans son passé que de « découvrir » la femme (au sens propre et au sens figuré d’ailleurs). Il l’avait aimée quand elle était à son goût et qu’elle reflétait l’image idéale de la femme qu’il s’était dessinée, certes, il l’avait aussi haïe et rejetée lorsqu’elle cherchait à le soumettre à ses volontés, qu’elles soient bonnes ou mauvaises.

Aujourd’hui, il voulait la connaître dans sa réalité, immaculée.

Le mot est fort, je le reconnais. Pourtant, pourquoi l’homme a-t-il toujours eu devant lui le modèle parfait du Christ et n’a-t-il pas voulu, au cœur de l’image de Marie, la mère de Jésus, percevoir une femme aussi normale et ordinaire que le Christ-Jésus l’était en tant qu’homme ? Il n’y a pas de magie chez Jésus. Sa foi, son amour pour le Dieu-Père-Créateur seulement lui permettaient de faire des prodiges. Marie, elle, « a conçu un enfant sans pêché », c’est-à-dire sans « tâche ». Je laisse le soin au lecteur de saisir la différence… L’absence de tâche qui donne le sens au mot  « immaculé » est aussi synonyme d’absence d’altération. La femme, autre, celle que l’homme reconnaissait, laisse donc sa place à la femme véritable, celle qui est, simplement.

Dans toutes les histoires du monde, il y a toujours les grognons, les revanchards, les empêcheurs de tourner en rond, les brutes épaisses, les fouteurs de merde (j’arrête là pour rester polie), au masculin et au féminin. Ces derniers et ces dernières (et qu’ils y restent à la queue) n’acceptèrent pas l’estimation nouvelle donnée par le nanaïsme de la femme. Il s’agissait pour eux et pour elles d’une sorte de jeu, de passe-temps et ce n’était pas ainsi que les affaires du monde se régleraient. Ils et elles entreprirent donc de mettre des bâtons dans les roues de ceux qui avançaient vers la nouvelle humanité. Ils et elles se montrèrent très doués pour détraquer des systèmes en place ou pour pervertir des données laborieusement acquises. Leur esprit vicieux ajouté à des comportements hypocrites et manipulateurs, finirent par bloquer l’évolution du nanaïsme qui, dans certains milieux, fut littéralement abandonné.

Face à ces multiples résistances qui empêchaient le nanaïsme de progresser, l’homme presque nouveau dut mettre de côté les plans qu’il avait conçus pour transformer le monde. Parfois, il sentait qu’il était prêt à entrer en guerre contre les démolisseurs mais, décidé à ne pas flancher dans sa détermination initiale, il choisit cette faille dans l’évolution pour se donner l’occasion de se comprendre lui-même.

Son intelligence lui ayant permis de savoir que l’on ne peut pas se prendre soi-même pour objet d’études, puisqu’il manque la distance nécessaire entre le sujet et l’objet, il chargea la femme de cette tâche. Pour la première fois de sa vie, il lui fit confiance exactement comme il l’aurait fait vis-à-vis d’un homme.

Comme la femme s’était souvent retrouvée dans cette situation, aux époques passées de son existence, comme elle avait eu le temps, dans la solitude de sa condition, d’observer, de comparer, d’examiner, de réfléchir et de penser, elle fit preuve d’une célérité et d’une sagacité qui surprirent agréablement son associé.

L’homme se mit à comprendre progressivement mais avec certitude les raisons des malheurs du monde. Ce fut une sorte de terrible « flash-back » : il dut recommencer l’histoire.

Ce furent dans de telles circonstances que l’homme et la femme s’allièrent véritablement et vécurent alors dans une égalité et un équilibre complets L’homme trouva dans la femme une raison et une force et s’y soumit avec grâce ; la femme se sentit libérée d’un grand poids et, ennoblie par les preuves de l’attachement que l’homme témoignait à son égard, elle avança librement dans la vie. Ils devinrent complices et s’attachèrent à faire rentrer les choses dans l’ordre.

Aux malheurs de l’histoire passée succéda une série de soulagements et de satisfactions qui permirent aux hommes et aux femmes de pénétrer plus loin dans la connaissance du monde.

On s’interrogea sur des voies de recherche les mieux adaptées aux espoirs et aux rêves de la nouvelle humanité et on créa ainsi de nouvelles sciences. On assista à des vocations inattendues : l’homme pourvu d’une seconde nature puisa en lui-même des ressources inhabituelles qui le laissèrent un temps rêveur, puis qui le transportèrent vers de nouveaux horizons parfois très loin de chez lui. L’ancien maire d’une grande métropole européenne, par exemple, rompu aux techniques de manipulations et gros spéculateur converti aux méthodes douces, alla planter sa tente sur les côtes de Somalie pour y faire pousser des champs de lavande. Il avait découvert le secret de la plante : son parfum, en effet, exhalait un parfum puissant qui guérissait sous certaines conditions les troubles et les angoisses des personnes atteintes de graves maladies.

On le laissa faire, il était devenu inoffensif. Un autre, ex animateur de jeux télévisés, éleva des moutons près de rivières jadis infestées de produits chimiques.

La liste serait longue qui montrerait ainsi toutes les transformations, les métamorphoses des gens. Chacun, dans son propre secteur, ne doutant plus de la présence d’un Esprit divinement supérieur, s’attachait avec une extrême précaution à reconstruire le monde de telle façon qu’il reste en harmonie avec Lui.

La femme, estimée à son véritable statut dans la société, participa avec une surprenante efficacité à des activités de toutes sortes. Ce fut comme si elle avait dormi pendant très longtemps puis, tout à coup, s’était réveillée, pleine encore de ses rêves, occultant tout ce qui n’avait plus lieu d’être et affirmant, avec une hardiesse nouvelle, des vérités oubliées qu’elle avait conservées en elle depuis la nuit des temps.

En s’acceptant tels qu’ils étaient, l’homme et la femme avaient découvert leur complémentarité réciproque. Elle avait su déchirer les voiles qui empêchaient l’homme de dépasser ses limites. Elle avait démontré qu’un esprit borné n’existait pas. Son plus grand chef-d’œuvre fut, on le reconnut plus tard, d’éviter que se reproduisent les erreurs des hommes qui avaient provoqué leur chute. Elle conserva dans l’oubli le décret initial de l’homme selon lequel la femme était par essence un être dont le développement ne pouvait être que limité.

Les désordres qui ne furent pas empêchés ne dépassèrent pas les limites du supportable. Lorsque l’homme s’engageait dans une voie qui paraissait corrompre l’harmonie de l’ensemble, la femme savait agir en conséquence pour avorter l’inopportune tentation masculine, et l’ordre revenait sans qu’il eût fallu démontrer et attester une quelconque supériorité de l’un ou de l’une sur l’autre.

La femme ne fit pas cette erreur car elle avait compris que les désordres des temps anciens avaient abouti aux désastres et aux aberrations que le monde avait connues à cause de ce dogme stupide de la supériorité.

Il ne fut plus jamais question de « retour en arrière » sauf au cinéma. Le monde avait grandi et moi j’étais contente.



Ecrit en 1985, revu et corrigé en 2012.

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