Billet de blog 30 mai 2020

Babette Grivinci
écrivain-biographe-correctrice
Abonné·e de Mediapart

Le Prince Ippe et la Fine alitée

C'est après avoir visité le château d'Ussé (Indre et Loire) - le véritable château qui inspira "La Belle au bois dormant" de notre conteur bien connu - que j'avais écrit cette petite histoire.

Babette Grivinci
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il était une fois un Prince qui vivait seul dans son Château du Bel au Pré Chantant. Sa famille avait été expatriée dans un lointain pays à la suite d'une Révolution populaire à travers laquelle ses parents et ses deux sœurs s'étaient montrés résistants et vindicatifs. Seul, le Prince avait recherché avec gentillesse des compromis pour conserver son mode de vie. Ippe, ainsi que ses parents l'avaient appelé, était d'une nature rêveuse et réservée. Il passait la plupart de son temps à observer la faune et la flore de l'immense parc qui entourait le château et aimait peindre ce qu'il observait avec beaucoup d'intérêt. Ses deux sœurs étaient très différentes, elles étaient bruyantes et se moquaient de lui parce qu'il ne voulait pas participer à leurs jeux. L’un de ceux qu’elles préféraient était de monter des farces aux domestiques qui ne riaient pas du tout de leurs plaisanteries car il en résultait souvent des désagréments tels que cela les dérangeait dans leur travail sans qu'ils puissent protester. Leur situation de subordonnés exigeait en effet discrétion dans leur comportement et respect de leurs maîtres : le Roi, la Reine, les Princesses et le Prince. Ses sœurs riaient beaucoup devant le malaise des domestiques tandis que lui s'efforçait de montrer aux domestiques par des signes de tête ou des expressions de son visage qu'il n'était pas du tout d'accord avec elles.

Ainsi, le Prince était resté seul et s'ennuyait parfois. Un jour, il entendit parler d'une femme très belle qui vivait dans un village lointain et qui était atteinte d'une étrange maladie : elle était en effet obligée de rester allongée pratiquement toute la journée car lorsqu'elle était debout, elle tombait.

Cependant, c'était une femme d'une grande intelligence et elle était connue de certaines personnalités du monde politique et scientifique qui l'avaient surnommée la Fine alitée.

Le Prince se sentit rapidement attiré par cette étrange femme et son désir de la connaître augmentait chaque jour. Il délégua quelques affaires traînantes à quelques uns de ses fidèles domestiques et entreprit de partir à cheval lui rendre visite.

La Fine alitée qui avait été informée de la venue du Prince Ippe se prépara à le recevoir. Elle demanda aux gens de son entourage de la laisser seule car elle souhaitait se reposer avant son arrivée pour être tout à fait disponible au Prince. Elle l'attendit dans sa vaste chambre, assise dans un fauteuil recouvert de soies bleues et se mit à penser à lui en se demandant quel âge il pouvait avoir, s'il était beau, s'il était intéressant à écouter et ce qu'elle allait lui raconter.

Quand il arriva enfin, elle fut étonnée de le voir si jeune et si timide. Elle le fit asseoir auprès d'elle devant le grand bureau en bois sculpté qui avait appartenu à son grand-père et lui demanda :

- Vous avez fait un long parcours pour venir me voir, vous devez être fatigué. J'aimerais pourtant savoir quelle délicieuse raison me vaut l'honneur de votre visite.

Le Prince n'osa pas avouer qu'il avait été seulement intrigué par son histoire. Il se sentit gêné devant tant de grâce et de politesse, alors il répondit précipitamment, sans réfléchir :

- J'ai entendu dire que vous recherchiez une personne capable de faire disparaître votre maladie !

Devant le visage étonné de la jeune femme, il précisa rapidement qu'il savait que ses jambes ne pouvaient la porter mais qu'il connaissait un secret pour lui rendre la vie normale. Il entendit alors ces paroles qui le laissèrent pantois :

- Comment se fait-il que les gens disent autant de choses qui ne sont pas vraies ? Je suis sans doute un peu paresseuse pour marcher mais je ne souffre d'aucun trouble et je n'ai besoin de personne! 

Le Prince Ippe se rendit compte qu'elle était vexée et voulut rattraper ce malentendu qui le mettait dans un grand embarras. Il aperçut sur le grand bureau un paquet de feuillets rangés dans une épaisse chemise rouge sur laquelle était écrit en grosses lettres "Rêveuses Réflexions". Il profita de cette occasion pour parler d'autre chose. Avec son plus beau sourire, sur un ton plus désinvolte qu'intéressé, il lui demanda :

- C'est un titre assez paradoxal. Vous réfléchissez en rêvant ? 

La Fine alitée, piquée par cette question inattendue, lui répondit sur le même ton :

- Peut-être. J'ai parfois le goût de penser d'une façon contraire aux conventions. 

Spontanément, le Prince ajouta :

- Et quel effet cela fait-il sur un esprit aussi grand que le vôtre ? 

Le compliment la fit rougir et il en éprouva un certain plaisir. Elle sut répondre avec une modestie pleine de charme et le Prince se sentit envahi par un doux sentiment qui lui donna de légers frissons.

- Cela me permet de savoir que l'homme peut se tromper et qu'un grand esprit peut avoir ses faiblesses. 

Elle voulut se lever pour aller chercher des verres qui étaient posés sur une petite table à quelques mètres de son fauteuil. Comme le Prince se levait lui aussi en tendant les bras pour l'aider, elle lui fit un signe de la main qui signifiait qu'elle pouvait s'en occuper seule. Elle se tint un instant appuyée contre le mur et soupira :

- Pardonnez-moi de paraître si fragile... Nous allons boire un vin qui est fait sur mon domaine. Chaque année, la production diminue et je voudrais vous en faire profiter avant qu'elle disparaisse. C'est un excellent vin. On me propose, en échange des terres, des sommes inconsidérées mais je préfère les garder et faire profiter mes amis de ce vin délicieux.

Elle l’observait en souriant et le Prince la trouva si belle qu’il ne put s’empêcher de réagir :

- Vous êtes magnifique ! 

A peine eut-il terminé sa phrase qu’il se trouva stupide d’avoir été si impulsif. La jeune femme cependant fut touchée par le compliment qui lui sembla sortir de la bouche d’un enfant. Après avoir approché d’eux les verres et la carafe pleine de son précieux vin, elle commença à remplir la coupe du Prince. Un léger vertige l’obligea à s’interrompre. Elle se passa la main sur le front :

- Oh ! excusez-moi, je ne sais pas si ce sont les vapeurs du vin ou bien votre présence qui me troublent ainsi mais je me sens bizarre. 

Le Prince lui prit le bras pour la soutenir et quand il sentit son corps se dérober, il la retint plus fort contre lui.

- Oh ! je suis désolée. Pouvez-vous m’emmener sur le lit ? 

La sensation du corps de la Fine alitée contre celui du Prince Ippe produisit chez ce dernier une transformation telle qu’il dut la maîtriser tant il la trouva inopportune. Elle avait mis ses bras autour de son cou et il respirait le parfum subtil qui recouvrait sa peau faite pour être caressée. Dès cet instant, il sut qu’il l’aimait et qu’il ferait tout pour l’épouser. Lorsqu’elle fut allongée, il lui parla doucement pour la réconforter. Il voulut la couvrir pour qu’elle n’ait pas froid mais elle se plaignit d’avoir chaud.

- Ma robe me serre, je ne me sens pas bien...

Le Prince se demanda s’il ne rêvait pas. Il avait l’impression de jouer une pièce de théâtre et s’attendait à entendre le metteur en scène le rappeler à sa place tant son jeu était mauvais.

Les épaules, le dos puis la taille de la jeune femme apparurent à sa vue et ses mains qui avaient dégrafé avec délicatesse toutes les petites attaches de la robe en question, caressèrent ce corps dont les courbes semblaient parfaites. « Un esprit fin dans un corps fin », pensait le Prince tandis que la Fine alitée restait calme et silencieuse.

Un ange passa… puis, elle se retourna et lui dit en souriant :

- Merci, c’est très agréable… Je ne sens plus mes jambes, c’est étrange. Les médecins n’arrivent pas à comprendre la raison de ce phénomène mais comme je ne souffre pas, je préfère attendre que cela passe tout seul. 

Le Prince passa sa main le long de la jambe de la jeune femme dont la forme apparaissait à travers le tissu léger de la robe. Il pressa ses doigts dans la chair comme s’il allait la masser afin de redonner du tonus aux muscles endormis. La Fine alitée poussa quelques soupirs qui laissèrent entendre qu’elle n’était pas indifférente à cette manipulation et le plaisir qu’il en éprouva fit qu’ils se retrouvèrent tous les deux dans les bras l’un de l’autre, côte à côte allongés.

- Vous me plaisez tellement ! Je voudrais que vous soyez ma femme ! 

Elle se serra plus fort contre lui et son corps se mit à vibrer sous les étreintes du Prince qui l’embrassait avec fougue. Il chercha à se débarrasser de ses habits et elle s’écarta un peu de lui pour qu’il y parvienne. Ils furent bientôt nus et s’abandonnèrent au plaisir de l’amour.

Plus tard, ils se souvinrent qu’ils n’avaient pas touché à leur verre et ils en rirent ensemble tout en se levant pour aller fêter leur récente union.

C’est ainsi que le Prince Ippe et la Fine alitée se trouvèrent unis pas l’amour et associés par l’esprit. Ils décidèrent de se marier lorsque le malaise de la jeune femme aurait totalement disparu. Ses forces revenaient jour après jour et tout le monde fut heureux d’apprendre que l’amour avait fait un miracle.

Quelques mois plus tard, la jeune femme se déplaçait facilement et ne tombait plus. Ils se marièrent discrètement et firent une grande fête au Château du Bel au Pré Chantant avec tous leurs amis.

Dans l’intimité, le Prince aimait la taquiner, il l’avait baptisée Aude :

« Alors, ma petite Fine Aude… »

Ecrit en 1989, revu et corrigé en 2012

Babette Grivinci

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