Billet de blog 8 nov. 2010

Petit retour sur la flottille: autre étape de l'histoire turco-turque ?

Le 31 mai, des nouvelles concernant l’arraison du navire Mavi Marmara au large de Gaza affluaient de toutes parts. Neuf personnes avaient été tuées et le monde s’intéressait soudain à ce convoi de bateaux, présenté parfois hâtivement comme une initiative exclusive du mouvement “Free Gaza”.

Elif Kayi
Journaliste
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Le 31 mai, des nouvelles concernant l’arraison du navire Mavi Marmara au large de Gaza affluaient de toutes parts. Neuf personnes avaient été tuées et le monde s’intéressait soudain à ce convoi de bateaux, présenté parfois hâtivement comme une initiative exclusive du mouvement “Free Gaza”.

Sur 682 personnes originaires de 42 pays, 380 citoyens turcs faisaient partie du convoi. Au fil des heures, certains journalistes ont commencé à s’interroger sur le navire Mavi Marmara et à questionner le caractère omniprésent de l’organisation turque Insani Yardim Vakfi (Fondation d’aide humanitaire), dont quarante membres se trouvaient à bord. Mais au-delà, c’est aussi la question de la place et du rôle de la Turquie qui se pose.

Les trois navires battant pavillon turc ont selon toute vraisemblance reçu le soutien logistique du gouvernement turc dans le cadre de formalités douanières et du transit via la partie nord de Chypre, toujours sous tutelle turque. Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan avait par ailleurs affirmé avant le départ des navires que “la levée de l’embargo sur Gaza figurait en haut des priorités du gouvernement turc”. Cependant, le gouvernement n’a jamais énoncé officiellement avoir participé à l’organisation de la Flotille.

La question d’une intervention active et politiquement souhaitée de ce dernier étant difficile à démontrer en l’absence de preuves actuelles concrètes, elle doit être mise en aparté. Il apparaît préférable de se recentrer sur les parties prenantes de cette affaire –actives ou plus éloignées. Ce qui permettra parallèlement de recadrer le paysage politico-religieux turc des dernières décennies.

Commençons par l’organisation directement aux prises avec l’affaire de la Flotille : Insani Yardim Vakfi, que nous nommerons sous son acronyme turc d’IHH, comme elle fut présentée au grand public. L’IHH a été fondée en 1992 pour “porter assistance aux musulmans de Bosnie”. Bien qu’on ait parfois du mal à resituer les mouvances auxquelles elle se rattache, celle-ci n’est pas une parfaite inconnue, même dans le paysage français. Début juin, l’ancien juge d’instruction Jean-Louis Bruguière expliquait dans une interview accordée à l’agence Associated Press que l’IHH entretiendrait “des liens de longue date avec le terrorisme et le jihad”. D’après le juge, qui a dirigé pendant plusieurs années la cellule antiterroriste française, ces liens auraient été confirmés par des enquêtes menées à la fin des années 1990. Cependant, ses propos ne confirment aucunement l’existence de liens actuels avec ces réseaux.

Au niveau de groupes islamistes d’importance internationale, l’IHH se révèle par contre clairement proche du Hamas, ce dont elle ne se cache pas. Disposant d’un bureau à Gaza, l’IHH explique qu’il est impossible d’y travailler sans passer par le Hamas, autorité politique de facto du territoire. En janvier 2009, le président de l’IHH, Bülent Yildirim, avait rencontré à Damas le dirigeant politique de la branche syrienne du Hamas, Khaled Meshaal, et s’était rendu en janvier 2010 à Gaza pour rencontrer l’ancien Premier ministre Ismail Haniyeh.

Mais l’IHH est avant tout à replacer dans un contexte turc en mutation, tant sur le plan politique que religieux. C’est dans la mouvance islamiste du Milli Görüş qu’il faut chercher ses origines et liens idélogiques. Et c’est l’exemple allemand qui souligne le mieux ces liens. L’histoire du Milli Görüş ne s’est en effet pas uniquement déroulé sur le sol turc, mais aussi en Europe, plus particulièrement en Allemagne, en raison de la présence importante de personnes immigrées originaires de Turquie.

L’IHH Allemagne (IHH Deutschland), qui se cherche à se présenter aujourd’hui comme une entité indépendante de l’IHH de Turquie (la représentation officielle de l’IHH turque étant assurée actuellement en Allemagne par l’association Wefa) a été fondée à Cologne en 1999 et est membre de la confédération IGMG[1](Islamische Gemeinschaft Milli Görüş), bras européen de la mouvance du Milli Görüş. En mars 2009, l’IHH Allemagne a d’ailleurs élu à sa tête Mustafa Yoldas, membre éminent de la confédération IGMG. L’IHH turque, quant à elle, est liée au parti Saadet, dernier parti créé en 2001 par le père fondateur du Milli Görüş et premier ministre turc entre 1996 et 1997, Necmettin Erbakan, après l’interdiction du parti Fazilet.

Le mouvement Milli Görüş se caractérise par une sorte d’islamisme nationaliste, concept souvent qualifié de “spécificité turque”. Au début des années 1970, la décision du Conseil constitutionnel turc d’interdire la première formation politique de Necmettin Erbakan -le parti Milli Nizam (Parti de l’Ordre National)- encourage un certain nombre de militants à se regrouper autour d’un mouvement, non enregistré en tant que parti politique. Celui-ci s’appellera par la suite Milli Görüş, du nom du livre publié en 1973 par Necmettin Erbakan, dans lequel il expose sa stratégie pour créer une république islamique en Turquie et sa réthorique mélant nationalisme et islamisme.

La notion de “nizam islami” (ordre islamique) pouvant entraîner en Turquie des conséquences juridiques, allant jusqu’à l’interdiction pour activités antiséculaires, Necmettin Erbakan a introduit dans les années 1970 deux concepts nouveaux dans le discours islamiste turc : “Milli Görüş” (la vision nationale) et “adil düzen”(l’ordre juste). C’est ce qui va conférer sa particularité à l’islamisme turc. La mouvance Milli Görüş repose sur ces deux angles fondamentaux : un nationalisme spécifique turc et une interprètation idéologique de l’Islam.

La mouvance va faire des émules. Jusque dans les années 1980, la scène politique et civile turque est fortement occupée par la droite ultra-nationaliste des “Loups Gris”, connus aussi sous le nom de “Foyers idéalistes”, notamment en Europe. A l’origine, leur doctrine principale s’appuie sur un ultra-nationalisme pan-turquiste, idéologie qu’on retrouve au sein du parti d’extrême-droite du MHP[2](Parti d’Action Nationaliste). Leurs références intellectuelles sont deux auteurs issus du mouvement pan-turquiste : Nihal Atsiz, le père des thèses du racisme turc qui deviendra la référence du MHP, et Cevat Revat Atilhan, qui se tournera vers l’Islam politique. Atsiz et Atilhan sont par ailleurs deux auteurs antisémites influents de l’ère pré-israélienne. Les réflexions d’Atilhan, précurseur de l’islamisme turc moderne, témoignent particulièrement de la rhétorique de ce courant, basé sur un antisémitisme inhérent.

Dans les années 1980, un grand nombre de cadres des “Loups Gris” renoncent au nationalisme ethno-turc pour adopter le programme de “synthèse turco-islamiste”, initié par Erbakan. Seul un petit groupe ira plus loin en se reconnaissant comme les adeptes d’un Islam politique universel allant à l’encontre de toute réthorique nationaliste et s’appuyant sur le modèle de la République islamique d’Iran.

Agé de 83 ans, Necmettin Erbakan jouit encore d’une aura et d’une influence idéologique forte. En avril dernier, il a fêté à Duisbourg le 40ème anniversaire de la création du mouvement Milli Görüs. Aujourd’hui, les partis politiques héritiers de cette mouvance turque, comme le parti Saadet (qui n’a obtenu que 2,34% aux élections législatives de 2007), deux membres du parti BBP et un membre du parti Saadet, Türker Saltabaş. Au départ, il était aussi prévu que des deputés du parti AKP prennent place à bord des navires.

Le journaliste et chroniqueur politique turc, Mehmet Ali Birand, cité début juin dans Libération, présentait l’affaire de la Flotille de la manière suivante : “C’était une opération Recep Tayyip Erdogan-Ahmet Davutuğlu [ministre turc des Affaires étrangères]”. Mettant volontairement de côté le caractère géo-stratégique de l’affaire, on peut même se poser la question de savoir s’il ne s’agissait pas aussi, en termes de jeux de pouvoir, d’une “opération Recep Tayyip Erdoğan. Si la démonstration de liens directs entre le parti au pouvoir et l’organisation IHH rélève en l’état actuel d’un numéro d’équilibriste, les imbrications des différents acteurs au sens large encouragent au moins à parler d’une histoire “turco-turque”.

N.B.: Le sujet date quelque peu. Il fait suite à un commentaire sur un billet publié dans le Club par Guillaume&Camille.


[1] L’Islamische Gemeinschaft Milli Görüş e.V. a été fondée en 1971 en tant que Turkische Union Deutschland e.V., sous l’impulsion de Necmettin Erbakan, qui avait fait ses études à l’Ecole Supérieure Technique de Aachen dans les années 1950. L’organisation Turkische Union Deutschland e.V. En 1995, la scission de la Vereinigung der Neuen Weltsicht in Europa e.V. donnera le jour à deux entités : l’IGMG e.V. en charge des domaines religieux, sociaux et culturels et l’EUMG e.V., chargée de l’administration des biens immobilers des organisations membres.

[2] Le Milliyetçi Hareket Partisi (MHP / Parti du Mouvement National) est un parti de l’extrême-droite turque, proche de l’organisation des Loups Gris, fondé par Alparslan Türkeş, aujourd’hui décédé.

[3] Imprimé aussi en Allemagne, Vakit a été interdit en Allemagne en mars 2005. Après la plainte déposée par une députée du parti de la CDU, Christina Köhler, contre un article signé Hasan Karakaya, dans l’édition du 1er décembre 2004, « Hitler’in "gaz"ı yalan, siyonistlerin "caz"ı da » (Le gaz d’Hitler comme les bobards des sionistes sont des mensonges)

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