Je me suis souvenu de Jean-Claude Pascal

Les bruits du dehors n’ont pas droit de cité dans cette chambre usée que je viens de visiter.

Le parquet à points de Hongrie doit dater de plusieurs siècles. Le travail est remarquable d’art et de précision car seules quelques lames grincent sur leurs lambourdes. La légende en attribue la paternité à des charpentiers de marine de Brouage.

Curieusement, les lames en cause sont probablement celles qui ont été le moins sollicitées sous les flancs d’un bahut en bois fruitier trônant sur ses pieds coquilles. Point de longues stations debout et encore moins de passages à cet endroit.

Le plus clair de la vie devait flamboyer sous la croisée entr’ouverte où gonflaient sans doute comme aujourd’hui des voiles arachnéens. Autour du lit haut je m’imagine sans mal le tendre désordre de toilettes immaculées éparpillées sur les draps de lin rêche. A la porte enfin, s’étire l’ombre fraîche du corridor où des dalles de carreaux en frise grecque luisent faiblement.

Un vague parfum fait d’un mélange subtil de miel, de cire et de confitures semble sourdre de toutes les essences de bois entretenues avec amour; bouquet réservé aux initiés, musiciens du contraste, joueurs d’infinis et leurs ballerines du clair-obscur.

Une chanson me monte comme naturellement aux lèvres : « Soirées de prince » interprétée par JC Pascal :  J'ai donné des soirées à étonner les princes, dans cette chambre usée par trois siècles d'amour. En prêtant une âme attentive à l’instant, je suis assailli par des images fugaces. Il s’agit littéralement d’une communion avec des soupirs passés, le frôlement soyeux d’un jupon, le frottement d’un habit de drap, le choc lourd de bottes et les craquements du lit. Les ombres furtives de ce peuple disparu ont dévidé leurs heures en donnant sans le savoir de la patine aux choses.

Elles se sont laissé caresser par les instants d’insouciance que la vie leur offrait. Puis ont passé la main… sur leur front pour rendre plus légère l’ombre accablante de la mort. Mais leur vie est restée collée sur ce livre de pierres comme fleurs séchées.

JEAN CLAUDE PASCAL. Soirée de Prince

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