La savonnette bleue

 Comment donc pourrais-je l'oublier, celle-là, qui trône encore au bord de l'eau avec son cortège de nostalgies et sa figure de coquillage préhistorique...Je me souviendrai toujours de cette savonnette bleue, si ridée, striée par les années de sécheresse et de "changement climatique" à coucher dehors, et - cependant - si vive de son parfum, héritée ce sinistre jour où l’on me remit la pauvre valise d’un défunt pas comme les autres.

 Comment donc pourrais-je l'oublier, celle-là, qui trône encore au bord de l'eau avec son cortège de nostalgies et sa figure de coquillage préhistorique...

Je me souviendrai toujours de cette savonnette bleue, si ridée, striée par les années de sécheresse et de "changement climatique" à coucher dehors, et - cependant - si vive de son parfum, héritée ce sinistre jour où l’on me remit la pauvre valise d’un défunt pas comme les autres.

 Le croirais-tu mon père, elle demeure, elle te survit, ta savoureuse savonnette bleue. Elle est encore là, tant d’années après, juste sur la margelle de ma sale baignoire, si connement encastrée pour se blesser, nous en étions d’accord toi et moi : toi, avec ta peur maladive pour moi, m’invitant à m’en méfier… à me méfier de tout et de la vie.

 Alors oui, elle est bleue et encore bleue, toute fendillée par l’âge des choses de cette espèce, mais encore accessible et secourable tant d’années après, cette savonnette de Proust !

 Je la tiens là, visible, toute fossilisée qu’elle est, au bord de ma baignoire où, tous les jours de mes ablutions, je puis la regarder à loisir et, parfois, plus rarement, la renifler, puis, sans pouvoir résister aux impératis olfactifs, à m’en servir. Oui oui !

- C’est pathologique ma fille ! me diras-tu, et je t’entends toujours et encore, depuis cet étrange au-delà où tu t’en fus et auquel je ne crois pas plus que toi.

- Yes, Pap’, ça l’est, pathologique !... Mais alors sans complexes... mais non sans saveurs. Ah si tu savais bien cela pourtant, mon papounet de jardinage à tomates rares, aussi rouges que ta "tomate-cœur" à toi !

 Tu sais, elle sent encore bien bon, cette lavande chimique de supermarché, plus réjouissante encore que la vraie, et qui possède l’avantage de t’avoir survécu en esprit, et, surtout, de te réincarner si sensiblement.

C’est tellement vrai, depuis ce jour-là de l’hiver 2008 où l’on me l’avait remise, toute seulette au beau milieu désolé de cette valise de vieillard défunt, si légère pour toi, si pesante pour moi. Cette valise désormais vide de toi, parti l’avant veille dans ta coque d’aluminium estampillée  avec étiquette à l'orteil je suppose, vers la morgue anonyme de l’hosto.

Dans la valise en sky marron, dont je n’ai quasiment rien gardé (non non… j’ai tout gardé, maladivement tout gardé, et si connement ! Á part le dentier, la brosse à dents et le joli pyjama à rayures). Mais trônait, pavoisait, régnait, brillait de tous ses feux olfactifs, par-dessus tout autre objet, la savonnette bleue. Un véritable miracle que celle-là. Un trésor si modeste et si périssable que je me demande encore comment j’ai pu tenir à le garder.

 Je la touche sans pudeur la savonnette bleue toute ridée. Je la touche souvent et encore, mais seulement périodiquement, pour l’économiser car, je le sais bien, toute bonne chose a une fin...

 D’un seul index mouillé, afin de ne pas l’user outre mesure et de la faire durer, je peux encore la toucher sans trop l’altérer, et surtout… la sentir !

 Ici les mots seront absents, impuissants à décrire la nature de cet émoi.

Je suis dans l’eau. Je suis nue. Nue et vieille comme tu as eu la chance de ne pas me voir, moi ton si joli petit bébé fille adoré. Et alors, dans la hantise d’un sacrilège, je mouille un tout petit peu la savonnette bleue, la tienne à tout jamais, afin d’en extirper, quelques instants à peine, ton parfum à toi, ton essence désormais, ta fragrance définitive, fixée à tout jamais par un parfumeur malin.

 Elle te sent ! Elle sent toi ! Aussi bien toi des jours heureux de mon enfance, que toi au tout dernier jour, au pied de ce mur sans lavandes possibles, ce jour où elle parvenait encore à couvrir l’odeur de la mort.

 L’indéfectible fidèle à la Cadum lavande que tu fus (existe-t-elle encore cette savonnette, de cette marque avec ce parfum-là ?) résumera désormais, telle une signature intemporelle, aussi frivole que nécessaire, toute ta vie… tout en disant, par le bleu même de ce parfum, que cette vie n’est plus et que je n’en jouirai plus jamais.

Mais la malicieuse savonnette bleue veille, là, juste à côté de moi. Et toi, tu es dedans… C’est alors que tout baigne, là, tout près, au bord de la baignoire. Et c'est là que j’aperçois, souriant un petit peu encore, au détour de la méchante brosse à dents, dans le point de fuite d’une cloison malvenue, ton clin d’œil mouillé, celui de qui rechignait tant à abandonner ses pourtant vieux enfants, ses si chers.

Bise à maman si tu la vois là-bas. Elle, elle aimait la violette, tu le sais bien… Mais pas toi, je le sais bien aussi.

Après le bain à ta lavande, je bois un sirop de violette. Glacé.

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