Je me souviens du temps des sucres

 Je me souviens du temps des sucres 


 © flick © flick
 

 

 

 

 

C'était aux alentours de Pâques dans une érablière non loin de Montréal. C'était je crois dans la cabane à Pierre.

 

L'hiver s'en allait, c'était la slush, le temps de la neige fondante. En français, les tas de neige dans lesquels on patauge, ça fait des splash mais en anglais, ça fait « slush ». Au Québec, on parle français, français du Québec. Au Québec, la devise est Je me souviens. De rien en particulier, mais de beaucoup en général. On se souvient, c'est tout. Mais c'est déjà beaucoup. Par exemple, quand on se souvient, on ne peut pas niaiser avec des « Ah ? j'avais oublié ! ». Se souvenir, c'est avoir une certaine conscience, surtout quand ce souvenir est la devise d'un peuple.

 

Quand on arrive à Montréal l’hiver, c’est froid comme une lame, vif argent comme l’éclair d’un saumon qui cascade à rebours vers sa source. C’est tout coton aussi, les restes de l’avion, c’est very high, les 6 heures de fly, 6 heures dans les nuages, au-dessus de l’Atlantique. C’est comme un grand dénouement de tout son être, comme si on continuait à atterrir tout au long de son séjour, à se poser tout en douceur sur les choses et à côté des gens, sans stress, tout en confort humain.

 

Dans l'érablière à Pierre, l'hiver était déjà d'hier. Sur tout le pays, il gelait encore la nuit mais pas le jour, alors les érables s'étaient mis à couler dans les chaudières accrochées à leur tronc percé. La montée de la sève dans l'arbre, c'est une telle explosion de centaines de litres que l'on peut sans lui nuire se permettre de le percer pour en recueillir goutte à goutte le précieux liquide. 

 

Pierre avait une cabane familiale, une vraie cabane familiale, comme on aurait chez nous quelques arpents de vigne, vendangés par les amis en échange d'une vraie promesse de bonnes bouteilles. C'est à la paulée que je fus conviée.

 

J'avais déjà au cours de séjours en été, découvert les party, ces belles soirées qui démarrent à l'heure du souper, c'est-à-dire, vers les 5 ou 6 heures pour un BBQ ou une épluchette de blé d'inde.

 

Cette fin d'après-midi-là, j'étais arrivée avec mes deux ados d'enfants, accompagnée par mes chums de cœur, dans l'érablière à Pierre. Le feu était déjà joyeux. Je retrouvais des connaissances qui me demandaient gentiment comment ça se trouvait que j'étais venue en visite en cette saison sans attrait, ni tout à fait l 'hiver et encore moins l'automne, en ses rougeoiements de feuilles.

 

Alors je leur répondais que j'étais venue voir les chums. Comprenaient-ils combien la chaleur pure laine des relations humaines au Québec m'était un baume au cœur, meurtri par des séparations répétées ? Comment dire en quelques mots échangés autour des flammes, à quel point un accent aux voyelles ouvertes tout grand comme des bras consolants peut être régénérant, quand on vient d'un pays où le monde se gêne de tout et de rien ?

 

Pau à peu la nuit est tombée, on a quitté le feu, ses éclats derire et ses joyeuses interpellations, emporté nos bières [byar], et l'on est allé vers les cuves bouillonnantes de sève. Les enfants attendaient la tire [tsir], le sucre jeté sur la neige traînante, caramel rituel du temps des sucres, leurs yeux de braise à hauteur des cuves, les joues rougies par la fin de l'hiver, tandis que peu à peu les invités s'attablaient sur les bancs de bois pour goûter l'agneau mijoté par Pierre, à petit feu, dans la cabane familiale du fond des bois. Les bouteilles apportées par les invités s'ouvraient et le syrah du Chili côtoyait le pinot apporté de Bourgogne, en des reflets rubis dansant à la flamme des chandelles. Paule était là, Ti Marc aussi, Robert, Jocelyne et leurs filles, la soirée s'installait tout en confort onctueux de voix se racontant les enfants qui grandissent, de souvenirs de party mémorables, avec des temps de pause pour savourer le moëlleux de l'agneau mijoté à petit feu depuis le début de l'après-midi. D'une tablée à l'autre, les conversations se croisaient...

 

Et l'odeur de la sève d'érable flottait au dessus des tables devenant peu à peu sirop...

 

Cette odeur de temps des sucres m'a accompagnée tout au long de mon séjour, dans les vieilles maisons de bois de Verchères, au parquet vernis, entre deux rôties grillées le matin, recouvertes de beurre de peanuts et de miel, et m'a soutenue tout au long du retour, prolongée par la fine couche d'un beurre d'érable, glissé dans mes valises, comme un Je me souviens intemporel d'amitié et de résistance, mêlant son solide parfum à mes promenades de printemps, autour d'un lac voisin, où j'ai déposé tant et tant de mon chemin, en ce lieu comme en tant d'autres, à Solle, à Ré, en Grèce aussi sans doute pour d'autres, tous ces lieux convoités pour leur tranquille beauté, et que l'on doit abandonner parce qu'ils plaisent tant à ceux dont l'argent permet de s'offrir des paradis autrefois familiaux.

 

Alors face à ces transhumances, dans l'errance de fondations dérobées, sans autre coupable que le prix de la beauté, que reste-t-il sinon un Je me souviens, déposé comme une plume qui vole au gré du vent présent ...

 

 © CR © CR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et ce présent recueille en son temps une autre séve ; après l'érable des sucres et des fêtes, vient le bouleau, des bois communeaux, du possible renouveau, plus solitaire, mais toujours là, cherchant à percer le ciel de sa droiture, dans la froidure d'un printemps tant attendu.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.