J'me souviens plus très bien...

… de ma tendre enfance, c'est si loin déjà, et puis avec des parents d'humeur nomade, elle fut suivie de moult pérégrinations qui ont supplanté dans ma mémoire les événements de ma prime jeunesse dont ne subsistent guère que les bêtises expérimentales commises et souvent réussies avec l'étroite complicité de mon frère jumeau.

Maison natale Maison natale

… de ma tendre enfance, c'est si loin déjà, et puis avec des parents d'humeur nomade, elle fut suivie de moult pérégrinations qui ont supplanté dans ma mémoire les événements d'ailleurs non essentiels de ma prime jeunesse. Alors ce récit ne sera pas une grande saga mais plutôt une petite gerbe de réminiscences dont la compilation vous donnera de moi, l'image hélas peu flatteuse d'un enfant peu recommandable. 

Jusqu'à l'age de sept ans, je vécus dans cette maison agrémentée d'un jardin qui plongeait dans la Marne, accompagné d'un frère et d'une sœur aînés et surtout d'un jumeau, complice efficace de toutes les bêtises imaginables qu'en toute innocence on peut accomplir à ces ages. Enfin, bêtise est le mot abusivement utilisé par ceux qui ne sont que spectateurs et c'est vrai, il ne faut pas le cacher, parfois victimes et qui ne comprennent pas qu'en fait nous faisions des expériences. Quoi de plus noble dans le comportement humain que l'apprentissage individuel, que la découverte solitaire du monde, que l'analyse expérimentale des causes et des effets, tous les grands savants ont fait cela. Alors nous avions du mal à comprendre les réprimandes et punitions infligées certes avec modération mais quand même vexatoires, pour ce qui n'était finalement que saines observations de la nature, sanctions qui n'entamaient en rien notre persévérance à poursuivre nos recherches.

complicite

Notre mère, tricoteuse émérite et couturière itou, avait le souci permanent de nous faire beaux. La réussite n'était pas toujours au rendez-vous, mais n'étant pas dénuée non plus de sens pratique, elle avait choisi la jupette qui permettait de soulager nos envies sans aide extérieure. Avez-vous remarqué que l'un pause bêtement pour la photo tandis que l'autre, peu soucieux de son image scrute un avenir qu'il se promet d'être glorieux (d'ailleurs plus tard, d'une virile poignée de main, il encouragera MonGénéral dans sa belle mission de hisser la France au rang des grandes nations) ?

Il avait longuement cogité, mon frangin sur une nouvelle et ingénieuse expérimentation à faire sur le chat, jamais tentée auparavant mais qui, je le pressentais, devait être à la fois instructive et aussi très très rigolote :

Le chat cobaye : Sa mauvaise volonté à participer nous avait obligé à le maintenir fermement pour lui couper les moustaches avec les ciseaux empruntés dans la boite à couture maternelle. Première constatation : il n'avait pas eu mal. Deuxième fait observé en fin de journée : déficit de mobilité, manque flagrant d'assurance dans les déplacements, légers télescopages dans les couloirs. Cette conséquence désopilante de l'amputation pilaire ne fut du goût ni du chat, ni des parents qui nous assignèrent à résidence dans nos lits respectifs sans passer par la case dessert du repas du soir.

La gravitation : Des chaussures neuves, c'était pour nos parents une grosse dépense, mais pour nous une occasion inespérée de tester en live les effets de la chute des corps. Les latrines extérieures nous servirent de laboratoire, il s'est avéré indéniable que, lâchée au dessus du trou, la chaussure parvenait au fond en émettant un plouf visqueux. La répétition de cette expérience à quatre reprises nous permit de valider la théorie selon laquelle quatre corps de même masse atteignent le fond d'une fosse en un temps identique. Newton l'avait fait avec des pommes, nous l'avons vérifié avec des souliers. Notre grand-père maternel, veuf précoce, vécut avec nous jusqu'à sa mort ; ancien instituteur, il se fit jardinier et bricoleur. Avec un long fil de fer il réussit non sans mal à récupérer les deux paires de chaussures. Ce jour fut donc le théâtre d'une double réussite, d'abord expérimentale, puis vestimentaire.

Jardinage : C'eut été un vrai paradis que ce jardin si les contraintes avaient été moins sévères. Le grand-père y cultivait patates, topinambours, salsifis, salades, épinards et puis aussi des fraises en été. Nous pouvions courir dans les allées, mais dans les cultures, seul l’arrachage des mauvaises herbes était permis. Mais à notre age, nous avions des difficultés à discerner ce qui est bon de ce qui est mauvais, la notion de bien et de mal nous était également étrangère, alors si les salsifis nous paraissaient inoffensifs, ces fruits rouges ou même encore un peu verts, il fallait les éradiquer au plus vite. On compensait ainsi les privations de dessert en injustes victimes expiatoires de forfaits supposés pourtant très anodins.

Et d'ailleurs, il faut être juste, si nous avons parfois été coupables, nous avons aussi été persécutés, la preuve :

La barboteuse : Notre mère, fort peu dépensière se faisait une obligation d'utiliser tous les tissus et bouts de laine présents dans la maison, pour confectionner le maximum de notre habillement. Jusqu'à la fin de la maternelle, nous avons donc porté des barboteuses à bretelles amoureusement confectionnées dans des tissus aux couleurs indistinctes, prévues en principe pour se boutonner entre les jambes, mais vous le savez tous, entre le principe et la réalité, il y a parfois des boutonnières un peu trop lâches qui lâchaient donc vers le bas ce qu'elles auraient du cacher vers le haut. Ce n'est pas la honte provoquée par cet habit défaillant que nous redoutions, mais les courants d'air, surtout en hiver, ce que, beaucoup plus tard on pouvait résumer par un concis « on s'les caille ».

La visite médicale : Aucun reproche ne peut nous être fait sur ce coup là, nous n'étions que les objets de l'observation, c'est pourtant le souvenir marquant d'un petit être innocent qui pour une fois se sentit sans trop comprendre, une victime. A la visite médicale scolaire, tous en slip, nous défilions du haut de nos 6 ans devant la doctoresse qui, après les auscultations classiques baissait le slip pour voir et tâter si toutes les descentes d'organe s'étaient faites correctement. Si je n'ai retenu que peu de dialogues de cette période, ce propos de l'infirmière observant la manipulation m'est resté en mémoire : « est-ce que tu fais la même chose à ton mari ? » provoquant un fou-rire des deux commères et pour moi une perplexité interrogative que je ne résolus que beaucoup plus tard. Étrangement, cette opération fut répétée les années suivantes, comme si les organes en question avaient eu envie de refaire le voyage dans l'autre sens.

Les épinards : Avez-vous déjà été torturé ? Moi oui, les épinards du jardin cuisinés en bouillie sans le moindre accompagnement, ni sel ni beurre, semblaient passer sans dommage dans les autres gosiers tandis que le mien refusait mordicus d'ouvrir sa vanne. On finit par admettre quelques années plus tard qu'un gène inconnu dans la famille avait fini par migrer dans mon ADN ou qu'une allergie mystérieuse provoquait un rejet violent de ce corps étranger avant même son ingestion. Il me furent également servis plus tard, tout aussi bouillassieux dans mes divers internats. Aujourd’hui encore son odeur me fait fuir. A l'époque mon refus obstiné d'avaler ce brouet verdâtre me priva de bien des desserts. 

Des expériences/bêtises, on en a fait beaucoup d'autres, dont la témérité nous valut parfois hématomes, ecchymoses et fractures diverses, mais la connaissance est à ce prix. Si dans ma carrière, je ne fus pas un grand théoricien (même pas du tout), j'ai souvent privilégié la méthode expérimentale. La cause en serait-elle cette initiation de ma prime enfance ?

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