CHARLIE

Je me souviens. J'avais 14 ans. C'était en 1969.Cette année-là, dans ce lycée de la petite ville d'Orange et bien avant qu'elle ne soit conquise par le FN, dans ce lycée plein de tout "petits bourgeois" était arrivé un prof soixanthuitard !!!Ce type m'avait fait connaître un journal. Ce journal, c'était Hara Kiri Hebdo.

Je me souviens. J'avais 14 ans. C'était en 1969.

Cette année-là, dans ce lycée de la petite ville d'Orange et bien avant qu'elle ne soit conquise par le FN, dans ce lycée plein de tout "petits bourgeois" était arrivé un prof soixanthuitard !!!

Ce type m'avait fait connaître un journal. Ce journal, c'était Hara Kiri Hebdo.

Maman, prends moi Hara Kiri/Journal bête et méchant" que je lui disais, à ma maman... Tandis qu'elle allait à pied au "marchand de journaux" s'acheter Modes et Travaux ou Femmes d'Aujourd'hui. Pour le fun dirait-on aujourd'hui... Cette femme-là dissimulait sa peau d'irréductible rebelle sous ces misérables titres de presse...

Et elle, malgré son attachement à la bonne éducation de ses filles, immanquablement et sans me demander le moindre compte, me ramenait chaque semaine sans faiblir son butin : pour moi, c'était Hara Kiri que je dévorais de la première à la dernière page, tout en suivant les aventures de Bob Moranne dans "Femme de to day" !

Je l'ai lu pendant des années. Un jour il fut interdit et saisi : c'était un bal tragique à Colombey et j'ai encore, dans les vieux papiers de la cave ou du grenier de ma mémoire cette une scandaleuse. Achetée pour moi par ma maman juste avant la saisie !

Ensuite, après cette censure sous un ministre du nom de Marcelin, le phénix renaquit de ses cendre sous le titre de Charlie Hebdo. Je le lus encore longtemps. J'aimais tous ses auteurs : Reiser dont j'achetais les albums, Cavanna, le boss éditorialiste pissant la copie en prose célinienne, Fournier parce que j'étais écolo avant la sédentarisation glaciaire qui affecta ensuite ce mouvement, l'éblouissant Wolinski (pour tout ! Sans oublier ses albums de Paulette la gironde ) Cabu, parce que le Grand Duduche ressemblait trait pour trait à mon amoureux, celui avec lequel j'irais jusqu'à me marier plus tard. Bref, ce n'était pas lui, c'était un dessin de Cabu...

Tous ces titres que je lus entre 14 et 20 ans (L'Idiot International, le premier Libération, La Grosse Bertha, etc) ont fait de moi la presque vieille dame que je suis à présent. Avec une mention spéciale d'admiration indéfectible pour Charlie Mensuel, mais qui se souvient de cette publication magnifique ?

Entre temps, j'ai embarqué sur de tout autres galères et j'ai définitivement largué Charlie au terme des mille et uns sévices que lui infligea un Philippe Val. Sa trombine, sa morgue, son style, son inculture de nouveau riche ne me convenaient pas. Ne me convenaient plus : anti-chasse, anti-arabe, anti-bof, anti bagnole mais roulant en "taxi entreprise", le tout avec cette facilité auto-satisfaite... ça m'emmerdait. Je dirais même plus : ça m'emmerdait beaucoup.

On évolue. On bouge, Dieu merci. Exit Charlie.

Bref, dans les années 80, je troquais donc ces lectures pour l'Humanité : on passe de galère en galère et les choses allèrent de mal en pis...

Je me souviens de tous ces gens qui escortèrent ma toute jeunesse : ils sont et resteront sans prix.

Raison de plus pour dire ici ma constante admiration (mon amour) pour Charb, Cabu, Wolinski, Oncle Bernard, Honoré, Tignous, tous dont j'aimais tant les dessins, sans être tout à fait d'accord avec leur ligne "politique" ces dernières années.

Tous morts ! Ils sont tous morts, exécutés. Assassinés, ces gens que j'avais tant aimés. Avec d'autres que je ne connaissais pas dont deux policiers.

Les circonstances mêmes de leur mort emportent définitivement mes illusions et engagements de toute jeunesse.

Je ne sais plus comment ni quoi je pourrais faire pour, au moins, leur rendre hommage. Pour l'instant, il n'y a rien à faire qui puisse être à la hauteur de la perte et de la catastrophe qui s'abat sur le petit pays que j'habite.

Mais, consolation futile... je me souviens de ma maman traditionnelle (qui ensuite aima tant les romans de Cavanna) qui m'achetait sans broncher Hara Kiri Hebdo, ce canard plein d'obscénités,  à ma sortie de l'enfance : Mysterium conjunctionis !

 

 

 

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