Cantilène pour une mandarine

Les clous de girofle s’amoncelaient en vrac dans une saladier de verre, à côté d’elle. Une masse brune et odorante qui donnait envie d’y plonger les mains. Elle était assise, genoux repliés sur le côté, sous la grosse couverture écossaise, sur le clic-clac du grand salon voûté. Les murs étaient blanchis à la chaux.

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Les clous de girofle s’amoncelaient en vrac dans une saladier de verre, à côté d’elle. Une masse brune et odorante qui donnait envie d’y plonger les mains. Elle était assise, genoux repliés sur le côté, sous la grosse couverture écossaise, sur le clic-clac du grand salon voûté. Les murs étaient blanchis à la chaux. La télé était allumée et elle suivait d’un œil distrait une de ces séries policières médiocres dont elle raffolait. Sa chienne, comme toujours, était sagement couchée à ses pieds. D’un geste quasi-machinal mais très précautionneux, elle plantait les clous, bien côte-à-côte, dans la mandarine qu’elle avait à la main. Le jeu était de recouvrir intégralement la peau éclatante et grumeleuse du fruit, qu’on n’en décèle plus le moindre millimètre carré.

Quand c’était fini, elle en recommençait une autre et alignait les agrumes cloutés sur le rebord de la grande cheminée. Ça devait sécher. Durcir un peu. Attendre en dégageant les parfums doux et poivrés mêlés. Ça embaumait. Ensuite elle les emballait dans des pochettes cellophanes qu’elle avait achetées tout exprès. Et à Noël, elle les offrait. Tous les ans, le rituel se répétait. C’était « ses mots croisés d’hiver », comme elle les appelait. Et elle ajoutait : « Je ne suis pas très tricot. » Et puis, ça portait chance

J’ai retrouvé ma dernière il y a maintenant un peu plus d’un an, en défaisant les cartons de déménagement. J’étais assise par terre au milieu d’un désordre inouï. Et soudain, le vide-poche de céramique jaune où j’entassais mes mille trésors inutiles se dégagea de sa coque de papier-bulles. Je reconnus vaguement le parfum, assombri par les ans, mais la mandarine et ses clous, eux, étaient tombés en poussière. Du sable. Un sable grumeleux et méconnaissable. Presque du marc de café.

Bien sûr, j’ai dû jeter la pauvre mandarine et ses clous fossilisés. Pincement au cœur. La chance…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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