IL N'Y A RIEN DE PLUS VIOLENT QUE DE PERDRE SES REVES ...

Boulevard Sébastopol, un jeudi d’automne de 1970 aux alentours de quinze heures : Cela fait un bon moment que je l’observe : au bord du trottoir, l’homme, la cinquantaine, semble ne pas prêter attention à la circulation. Il s’engage sur la chaussée, avance le pied droit, comme ça, sans y penser… Je bondis et le rattrape par la manche de son imperméable, juste à temps …

    Le taxi passe en trombe laissant une trainée  tonitruante :  «  COONNNAARD ! … » L’homme prend conscience qu’à présent je lui tiens fermement le bras… D’une voix étonnamment calme, il demande : «  que vient-il de dire ? »      - «  qui ça ?... » - «  le taxi… » J’hésite puis : «  euh, connard…je crois… » Un silence… - «  C’est à vous qu’il s’adressait ? » Interloqué, je lance : «  Pas du tout !... c’est à vous!... » Un temps «  A moi ?... Que lui ai-je fait ?... Et d’abord, de quel droit me tenez-vous le bras ?... »

    Ce quidam ne manque pas de culot !....  Je lui lâche le bras et sèchement : « Du droit de porter assistance à une personne en danger de mort violente !... » Il se tourne vers moi,  me découvre et murmure : «  Que savez-vous de la mort violente ?....» Je reste sans voix, mais, piqué au vif, je réplique: «  Moi, pas grand-chose, mais j’en ai été témoin… » - « Ah oui ?... » Un silence…

    Nous sommes tous deux, au bord du trottoir à n’attendre rien ou peut-être que la revue passe, mais ce n’est pas le 14 juillet et boulevard Sébastopol…Je pense à la chanson de Boris Vian…

    L’homme me tend la main : «  Herbert Monvieil… » Je me présente – «  Avez-vous dix minutes à me consacrer ? » La poignée de main est franche , la question directe, j’acquiesce.

     –«  Faisons quelques pas, voulez-vous ?...  La mort violente est la pire chose qui puisse arriver à un être humain.» - « Comment cela ? » - «  C’est l’arrêt brutal de la vie dans des souffrances atroces. » - «  Pas toujours, la mort violente peut être subite, sans conscience. »

     Herbert s’arrête : «  En êtes-vous sûr ?... Etes- vous certain que la seconde ou le millième de seconde qui précèdent le décès ne sont  pas suffisants pour que le cerveau humain enregistre à jamais ses dernières souffrances ?... » Je rétorque : « Pourquoi à jamais ?... » - « Que vous croyiez ou non à une vie après la mort, ce sera, soit à jamais dans le vide sidéral du rien, soit à jamais pour l’éternité… »

    Cette conversation ne mène nulle part : ce n’est qu’une suite de spéculations intellectuelles à caractère esthétique, tout ce que je fuis en temps ordinaires. Je m’ennuie auprès de ce grand escogriffe dont l’imperméable semble accroché à un cintre… Sans doute, devrais-je prendre congé par un «  Ravi de vous avoir rencontré, mais j’ai un rendez-vous urgent ?… » ou par un  «  Tiens, je suis arrivé à destination, ravi de ?… »

    Herbert, lui, mouline et développe avec l’assurance de ceux qui ont conscience qu’ils savent. J’ai quand même envie de contrer ce connard qui ne m’a même pas remercié de lui avoir  sauvé la vie. Quoique un peu brutal, le chauffeur de taxi avait vu juste. Je me remets sur écoute : - « …. Je vous défie de me prouver le contraire !... » Ce que j’en ai à faire de son défi…

    Devant tant de suffisance et en dépit de mon envie de couper court à cette non-rencontre, je vais le provoquer. Je sais, c’est un de mes travers : au lieu de laisser tomber et de passer outre, je provoque,…on ne se refait pas. «  Herbert, vous permettez que je vous appelle Herbert ? » - «  Pourquoi pas ? » Jamais affirmatif, le bougre, sauf dans ses certitudes…

    - «  A l’évidence, je n’arriverai pas à vous convaincre et d’ailleurs, je ne le cherche pas. En revanche, je vous affirme qu’il y a plus violent qu’une mort violente,… c’est la perte de ses rêves. » Le coup est rude. Penché en avant, Herbert me lance un regard étrange, comme si j’étais un indigène qui lui soutenait que c’est le thermomètre qui donne la fièvre. D’un filet de voix, il articule : «  Quoi ?... »

    Je réitère : « Il n’y a rien de plus violent que de perdre ses rêves. » - «  Ca veut dire quoi, ça ?... » - «  Tout simplement que lorsque vous perdez vos rêves ( je ne parle pas de sommeil), vos idéaux, vous vous retrouvez sans projet et ne pouvez plus appréhender l’avenir. Vous retombez dans le monde de la violence ordinaire dans lequel l’instant présent est la seule valeur  comme la seule référence. »

    Herbert avise un banc public et s’y assied, apparemment abasourdi  – « Le présent n’est pas toujours violent…      »

- «  Non bien sûr, mais comme vous êtes dans l’incapacité de vous projeter dans le futur, vous êtes bien obligé de vous contenter du présent qui est par essence fugitif. Soit vous vous résignez , vous confrontant à la violence d’une vie sans horizon , soit vous ne vous contentez pas de votre état et là,  c’est la fuite en désespoir, la mort  même violente  étant vécue, alors, comme une délivrance… »

    - « Mais c’est complètement délirant ce que vous me dites là !.. » Le ton n’y est pas : il est sonné, peut-être pas sévèrement, mais ses certitudes sont bien entamées… - « Oh que non, c’est la vie ! … La violence de votre résignation comme celle de votre révolte, bien en amont de la mort, est plus durement ressentie au quotidien d’une vie sans espoir et souvent sans espérance  .La violence de la mort, en comparaison, n’est qu’un avatar, radical pour les uns, plein d’espoir pour d’autres, mais elle est insignifiante à l’aune de ce que supportent ces grabataires de la vie !... Sur ce,  j’ai été ravi de vous rencontrer, … »

    Je tourne les talons et m’en vais. Herbert s’est levé d’un bond et me hèle : «  Monsieur, Monsieur ! J’aimerais vous rencontrer à nouveau !... » Je m’arrête, me retourne et, narquois : «  Tiens donc, vous allez retraverser le boulevard ?... » Il s’approche, l’air confus : «  Je suis désolé… Je ne vous ai même pas remercié pour tout à l’heure    … Dites-moi, puis-je vous demander quelle est votre activité ?... »

    - «  Bien sûr, j’écris et je peins. » - «  Très intéressant cela, mais votre travail pour vivre ?... » Le revoilà ce ton d’explorateur rencontrant un indigène. Herbert commence à m’échauffer…Finissons en : «  J’écris et je peins… Ah oui, j’oubliais, j’aime, je me sens aimé et je cultive mes rêves, les mettant à l’abri l’hiver et leur faisant prendre le soleil aux beaux jours …Ma douce et moi ne menons pas grand train, cela demande des sacrifices mes nos rêves poussent bien et nous donnent très souvent de beaux fruits… »

    Je reprends ma marche  et continue à m’éloigner. Personne ne me suit, personne ne m’appelle… Piètre débatteur cet Herbert, vite essoufflé… J’ai peine à me rappeler le début de notre discussion … Ah oui, le chauffeur de taxi, connard,… c’est très exagéré !... Je crois plutôt que cet homme connaît la violence d’avoir perdu ses rêves et qu’il vient juste d’en prendre conscience ...

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.