Je me souviens de la boîte de crayons de couleurs...

Octobre 1939, j’ai sept ans, ça y est je suis devenu raisonnable, La « drôle de guerre » est commencée. Avec mon cousin Marcel, nous entonnons à pleins poumons : « Nous f'’rons sécher not' linge sur la ligne Siegfried !... ». Toutefois, à la Gastine, la maison de mon arrière grand-mère Catherine en Haute Corrèze, entre bruyères, épicéas et rus qui babillent, les veillées sont moins joyeuses .

 

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La brume du soir n'est plus apaisante en dépit des lumières rassurantes de la ferme qui clignotent de l'autre côté du val...Papa est parti rejoindre son poste diplomatique à Alexandrie. Maman, Jean-Jacques, Claude et moi  préparons notre déménagement pour Guéret. Mes deux aînés, 16 et 14 ans,  font leur vie de plus en plus à part, ce qui me laisse beaucoup de liberté. Cette période , angoissante pour les grands, me permet  de vagabonder de découvertes en découvertes plus ou moins exotiques comme par exemple,Maman qui règle en l'espace de quelques jours tous les problèmes : le choix de l'appartement, la signature du contrat de location et le déménagement. Ou encore, le voyage de St Rémy à Guéret, plein de kilomètres, sur le plateau de la camionnette Ford du cousin Georges, sabotier.

Guéret, Place de l'Eglise., un petit trois pièces cuisine au rez-de-chaussée , avec la somptueuse cuisinière Arthur Martin qui trône en bonne place, les pavés disjoints de la Place des Sabots, la boucherie Desfougères, la messe du dimanche pendant laquelle je rappelle à Maman que le rôti cuit sur la cuisinière, provoquant sa sortie précipitée...  Et puis la fausse accusation d'avoir attaché des boîtes de conserve à la queue d'un chien, la neige, découverte pour nous trois, mais aussi l'onglée et mon étonnement de voir fondre une boule de neige sur la cuisinière...Enfin, , les lettres de Papa et, au bout de trois longs mois,  le fameux télégramme: « Passages sur Messageries Maritimes, visas à retirer au Consulat d'Egypte à Lyon ... »

C'est alors l'attente du Bordeaux - Lyon dans la nuit à la gare de Guéret, l'absence interminable de Maman à Lyon et l'explosion d'une bombe à proximité de Perrache, ma peur panique d'avoir perdu ma maman, les escarbilles du Train Bleu, l'hôtel de la Poste à Marseille et par une belle matinée, l'embarquement sur le Champollion, avec ce goût acide de vernis marine qui m’est toujours resté en mémoire...

         Et pourtant, le souvenir de cette période qui m’a le plus marqué est l'épisode de « la boite de crayons de couleurs » : à une centaine de mètres de l'appartement à Guéret, la vitrine de la librairie-papeterie proposait une superbe boîte de crayons de couleurs Caran d'Ache. J’étais en admiration devant les aquarelles de Jean-Jacques , les dessins à la plume de Claude et je rêvais  de rejoindre mes frères dans cette fameuse compagnie  que Tante Augustine dénommait « La compagnie restreinte de ceux qui ont reçu un don du ciel… ».

         Alors, pensez donc, cette splendide boîte de crayons de  couleurs, j’en étais tombé amoureux et plusieurs fois par jour, je me plantais devant la vitrine et ,malgré le froid , je détaillais patiemment les 52 différntes couleurs des crayons . Le soir , il m’arrivait même de rêver de cette compagnie  qui se réunissait dans la voiture Pullman de l’Orient Express ( nous l’avions emprunté il y a deux ans pour revenir en France par la Grèce), mes frères et moi confortablement installés sur des fauteuils  de velours cramoisi avec chacun sa petite planche à dessin. Sur la mienne, bien en évidence, la belle boîte de crayons de couleurs . Et, allant de l’un à l’autre, prodiguant ses conseils , Monsieur Sébasti, celui de  l’ Atelier de peinture que Maman fréquentait à Alexandrie…

         Et puis, un jeudi après midi, sur le bord de la table , dans la cuisine, j’aperçois un billet de 50 francs qui dépasse du porte-monnaie de Maman. Répondant à une brusque envie pulsionnelle et sans vérifier que personne ne me voit,  je m'empare du billet, referme le porte-monnaie et cours  jusqu’à la librairie . Avant d’entrer, je respire profondément pour calmer mon excitation qui, immanquablement, m’aurait fait bégayer, puis j’entre et demande à Madame Tourneur la boîte qui est en vitrine en lui tendant le billet de 50 francs .

        La libraire est une charmante vieille dame , mais qui connaît son monde…    «  Dis donc, mon petit Pierre, c’est un bien gros billet que tu as là !... »  Mon cœur bat la chamade mais j’arrive à articuler « Ah oui, Maman n’avait pas de monnaie… » - «  Eh bien , comme ça se trouve, moi non plus !... » Je sens mes paumes devenir moites. Dans un sursaut  «  Ca ne fait rien , Madame Tourneur, je reviendrai pour la monnaie, mais je prends la boîte maintenant  parce que j’ai un exercice de coloriage à faire pour demain. » Je suis hors d’haleine… - «  Si tu veux, je pourrais aller remettre la monnaie à ta Maman ?... » propose la libraire d’une voix particulièrement douce.  Sauve qui peut !… - «  Ce n’est pas la peine , Maman est sortie… Je reviendrai en fin d’après-midi. »  - « Comme tu voudras. » Mettant mes dernières forces à décliner l’offre d’emballer la boîte, je m’en empare et, tel un automate, je sors de la librairie.

         Je sens le sol se dérober sous moi . Je m’arrête, l’esprit en ébullition où se bousculent l’énormité de ce que je viens de faire et la joie immense, mais clandestine, de posséder enfin la boîte de Caran d’Ache.  Je la cale sous mon aisselle, le manteau entièrement boutonné.  D’un pas le plus innocent possible, je regagne l’appartement, cours jusqu’à mon lit et dans un réflexe de survie, je cache la boîte  entre mon matelas et son sommier.

         A sept ans et demie, on est capable d’inventer bien des histoires , mais on ne pense pas à tout, par exemple, que la libraire n’avait pas été dupe, qu’elle connaissait bien Maman (qui se fournissait exclusivement chez elle), et qu’elle ne manqua pas d’aller lui parler de mon achat. Le reste de l'aprés-midi, j'ai déjà  oublié tous les aspects pitoyables de ce larcin et, bien entendu, de retourner à la librairie pour réclamer la monnaie.... Je joue  devant la boucherie, avec d’autres gamins, à shooter dans un ballon râpé et dégonflé.

Au dîner il n'y a ni cris, ni remontrances . Aprés avoir débarassé la table, mes frères vont lire sur leurs lits . Maman me demande de rester. Nous sommes seuls dans la cuisine . Elle me tend la main et m'ordonne avec froideur  - « Donne-moi ce qui ne t'appartient pas ! » Instantanément, je comprends, je rougis et m’exécute. Après un long silence, ses grands yeux bleus  s'embuent et d'une voix calme « Tu en avais tellement envie ?... Pourquoi ne pas me l’avoir demandée au lieu de te conduire comme un petit voyou ?... » J’ai la gorge serrée,… Je suis honteux de faire pleurer Maman. Puis, elle me fixe intensément et d’une voix grave   «  Tu ne peux pas savoir la peine que tu viens de me faire... » De voir ma maman si triste, j’en suis bouleversé et je me mets à pleurer en silence... La privation de dessert pendant une semaine ne m'émeut pas, mais ces beaux yeux bleus embués ....

 

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