Un petit bal

Je me souviens d'un petit bal...C'est un petit bal lointain, un peu flou dans ses flons flons, un petit bal de campagne...Dans le village, des affiches annonçaient la fête populaire. Sur les vitrines des coiffeuses, contre les troncs des platanes, des rectangles de papier colorés imprimés, à moins que ce ne soit simplement une grande pancarte de bois peint à l'entrée du village... avec la date et le lieu,

Le 14 juillet, place de la Bastille © BrassaÏ / RMN Le 14 juillet, place de la Bastille © BrassaÏ / RMN

Je me souviens d'un petit bal...

C'est un petit bal lointain, un peu flou dans ses flons flons, un petit bal de campagne...

Dans le village, des affiches annonçaient la fête populaire. Sur les vitrines des coiffeuses, contre les troncs des platanes, des rectangles de papier colorés imprimés, à moins que ce ne soit simplement une grande pancarte de bois peint à l'entrée du village... avec la date et le lieu,

Bal du quatorze juillet, vendredi 13 au soir, sur la place.

 

 Nous étions arrivés depuis peu au pays plat comme une galette de mes parents, de mes grands-parents, de mes origines. Les cousins étaient restés, le repas s'était bien attardé, dans la chaleur de juillet, on s'était enfoncé dans les dossiers, benèses, comme on dit là-bas. La question du bal arriva, irions-nous ?

 

Je venais d'avoir treize ans et j'avais dans ma garde-robe une jupe longue volantée taillée dans un joli madras de carreaux vert printemps et rose indien, rehaussé de fines bordures d'un jaune bouton d'or. C'était une confection maison. Maman était habile couturière et elle avait pris ce pli de déjouer les tarifs exhorbitants de la mode en fréquentant les merceries aux empilements multicolores de tissus, cotonnades, petit coutil, légers voiles...

 

C'était aussi la pleine année des dos nus, le mien était vert (mon côté martien), assorti à ma jupe, celui de ma cousine était orange. La nuit était douce et recouvrait nos épaules d'un léger hâle. Nous avions l'âge de Lolita seulement.

 

Je ne me souviens pas quels étaient les lampions, ni le tivoli,... peut-être parce qu'il n'y en avait pas. Je sortais de ma ville et je n'avais jamais vu de bal sinon dans Sissi, pour Noël. La piste était encadrée de bancs de bois blancs, les couples tournaient, virevoltaient, c'était une valse. Peut-être mon père la dansa-t-il avec maman ? Puis avec sa fille ?

 

A la buvette, on discutait ferme, sans doute en finissait-on de ce long remembrement, à moins que ce ne soit le plan d'occupation des sols. De temps à autre, une mobylette pétaradait, toujours suivie de près d'une seconde puis d'une troisième. Et puis des pétards éclataient avec des joyeuses cavalcades de conspirateurs, des éclats de rires, des cris, qui s'éteignaient, avant de surgir plus loin, et cette fois-ci de déclencher de sonores réprimandes. La bonne humeur bienveillante dominait ce petit bal du 14 juillet.

 

Des couples s'étaient formés, des amoureux s'embrassaient, enlacés dans la pénombre, serrés contre le tronc d'un tilleul vert, guettant l'irruption d'un père qui tuerait leurs cavatines.

 

C'était le temps des slows. J'avais cette année-là, au cours d'une première boom, dansé déjà cette marche piétinante, mon cavalier tout aussi malhabile que moi, à bout de bras l'un de l'autre, en un bavardage constant et surtout sans croisement de regard.

 

Je ne me souviens pas comment il était habillé, celui qui surgit devant moi, ce soir-là, pour m'inviter à danser. Je me souviens qu'il portait une chaîne en argent à son cou, et qu'il m'emporta sur la piste, en danseur de bal expérimenté. Il devait bien être mon aîné de quelques années, sa main était ferme sur ma hanche, et sa distance n'était pas la même que dans mes premières booms. Il me tenait dans ses bras comme il aurait tenu un petit oiseau, ou une brassée de fleurs. Avec une grande délicatesse, un grand respect. La rudesse de mes jeux de garçons avec mes frères ne m'avait pas habituée à ce genre d'égards. Je n'avais jamais connu tant d'attention. Nous n'avons pas beaucoup parlé, juste un peu quand même, surtout dansé, une fois, deux fois et peut-être bien trois ; et puis il a fallu s'arrêter car après trois slows de suite, comme ça, sans trop se parler, il faut bien prendre une décision.

 

Il m'a dit au revoir et il est parti.

 

Sur la piste, les couples sont passés à des valses de guinguettes. L'un deux était particulièrement touchant, je crois qu'on s'en souvient tous...

 

 

 

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