LIRE N'EST VRAIMENT PAS RAISONNABLE...

Du plus loin que je me souvienne j’ai aimé lire,…aimé les livres… J’ai la faiblesse de croire que cet amour me vient de mon enfance. Né en Egypte avant la seconde guerre mondiale, de parents en poste à Alexandrie, j’y ai passé mes quinze premières années.

                           

     Chez nous, avec mes deux frères aînés, nous lisions beaucoup. La bibliothèque de notre père était une véritable mine dans laquelle nous nous « enterrions » avec plaisir, souvent en cachette, quoique nous n’ayons jamais eu de sa part un quelconque interdit sur quelque lecture que ce fut. Le temps était, alors, à la « découverte décente »,…… Il n’en fut pas de même par la suite…Certes, j’étais trop jeune pour connaître les intrigues délicieusement perverses du Quatuor d’Alexandrie, mais déjà je faisais la différence entre apparence et essence,… tout au moins le croyais-je .   

  Nous habitions Chatby, sur la Corniche, juste à l’extérieur du Port Est, celui de Cléopâtre, et en face du « Casino » modeste réplique sur pilotis des Piers de Brighton. J’avais comme camarade de jeux Youssef CHAHINE, le futur cinéaste, qui se prénommait encore Gaby. Enfin, de jeux c’est beaucoup dire, car il était plus âgé de  cinq ou six ans. Toutefois, je l’amusais par mes questions incessantes et ma curiosité dévorante pour tout ce qui concernait le cinéma. Aussi passais-je chez lui des après-midi entières, parfois avec mes frères, à visionner des films muets comme le Revivificateur ou Les Malheurs d’Alice, grâce à un appareil de projection professionnel à arc qui prenait une place énorme dans la salle à manger. Comme il était trop puissant pour l’installation électrique, il faisait régulièrement sauter l’ensemble des fusibles de l’immeuble après la seconde bobine de film, nous laissant sur notre faim … d’images animées.

          Alors, sur fond de cris et d’imprécations du voisinage, nous nous repliions, superbes et incompris, mais prudents, vers ma chambre pour lire. Vautrés sur mon lit ou à même le parquet, nous retrouvions, décuplé, ce formidable pouvoir d’évocation, d’évasion, de conquête et de recueillement que nous imaginions être les seuls à savoir maîtriser. Bien longtemps après ces instants magiques de naïves certitudes, nous avons convenu  l’un et l’autre que cet état d’esprit avait été le ferment de nos démarches futures . Ainsi étions-nous bien l’un et l’autre des Alexandrins, au sens ptoléméen le plus large.

          Puis  ce fut le retour en France, à la Libération, la pension à Montluçon, le temps des interdits, le temps des interrogations moites, plus que celui des découvertes, à la lecture clandestine de J’irai cracher sur vos tombes ou de L’Ecume des Jours. J’avais très envie de faire la connaissance de ce Vernon Sullivan mais, pour l’heure, notre principale activité de pensionnaire, en dehors de nos études , était de chercher de la nourriture….Eh oui, nous avions faim, encore et toujours faim !                  

Deux ans plus tard à Paris, j’appris par hasard que le trompettiste qui jouait souvent au Tabou était Boris VIAN, alias  Vernon Sullivan! J’étais tétanisé,… ce qui l’a bien fait rire. Et puis il m’a parlé, moi j’en étais incapable, alors j’écoutais… Quelques mois après cette rencontre, je reçus par la poste un exemplaire original du Goûter des Généraux, édité sur papier affiche par le Cercle de Pataphysique.

          Lire,…ce fut aussi ma rencontre fortuite avec Gaston BACHELARD dans la file d’attente d’une charcuterie de la rue du Cardinal Lemoine, seule dans le quartier Latin à faire du boudin aux raisins .J’étais alors élève de 1ère C au Lycée Louis le Grand. Par une belle matinée de printemps, j’attends d’être servi. Pour tromper le temps, je lis  l’Eau et les Rêves  de Bachelard. Celui qui me suit me tape sur l’épaule et m’apostrophe : «  C’est intéressant ce que vous lisez ? » Je fais face à un homme déjà âgé, à la tignasse et à la barbe broussailleuses. Son regard pétille de malice. « Oui, c’est passionnant ! » Ma réponse est sans appel, mais il ne lâche pas prise : « Vous êtes bien indulgent jeune homme…, moi je crois que ce texte aurait pu être meilleur… » Et sans attendre ma réplique, il part d’un grand éclat de rire, tourne les talons et sort de la boutique, son cabas à la main !

          Quelques semaines plus tard, Gaston Bachelard vint donner une conférence à Louis le Grand. Quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître «  l’homme au cabas »… Lui, ne m’avait pas oublié. C’est, certainement, celui qui m’a appris  à « lire », à organiser le délire, à maîtriser les emprunts à l’imaginaire, à aiguiser ma curiosité, à ressourcer mon enthousiasme et mon appétit de découverte,.

          A seize ou dix-sept ans, lire c’était tout à la fois la révélation de l’Etranger,si proche, l’appropriation immédiate de Mort à Crédit et Voyage au bout de la Nuit, le transfert épique avec Pilote de Guerre, le péché de gourmandise avec DESNOS et PREVERT, vite absous par l’Annonce faite à Marie. Et comme témoin, le «  Roi-Chef »surgi des Chaises de IONESCO, mais aussi André BRETON qui, tous les mardis, engageait un débat à l’autre bout de Paris, Brasserie Cyrano, Place Blanche.

          Et puis il y avait le Jazz avec Les Lorientais, rue Soufflot, Claude LUTHER au Kentucky Club, rue des Carmes,… les Films du Panthéon, rue Lhomond, Jacques BECKER et son Rendez-vous de Juillet…Enfin, c’était le « grand écart » que j’essayais de maintenir, tant bien que mal, entre la « spirale ascendante » de THEILLARD de CHARDIN  et « l’Homme est ce qu’il se fait… » de SARTRE,…que je regardais écrire de longs moments au Flore, seul à une table avec à ses côtés, à une autre table, Simone de BEAUVOIR qui écrivait aussi. Je n’ai jamais osé les aborder, en ces temps cela ne se faisait guère. Bien plus tard, je le leur ai raconté : ils ont souri et m’ont dit apprécier ma discrétion d’alors.

          Lire, c’est encore la rencontre avec Jorge SEMPRUN, à la fin des années 50, à Autheuil-sur-Eure chez Yves MONTAND et Simone SIGNORET. Excellent conteur, il nous tenait en haleine jusqu’au petit jour…C’est aussi,  en 1962, la remise de mon premier manuscrit à Jean COCTEAU…et sa réponse : «  …Quand la faute est assez grande pour être sanctifiée, tout rentre dans l’ordre, mais quand la faute est petite, alors il faut attendre, armer notre patience,…attendre que notre moi nocturne dicte à notre maladresse les mots qui permettront aux autres d’être à votre longueur d’onde… Un jour vous me remercierez de ce conseil en découvrant que  cette ébauche généreuse d’une âme jeune a peu à peu trouvé ses moyens de vivre et de s’intégrer à un total… » Quelle courtoise et gigantesque claque !...O combien salutaire !

          Lire, cela se fait parfois à deux, non pas en  « double regard », comme on jouerait du piano à quatre mains, non, c’est une lecture pour l’autre. Elle nous rend plus proches et nous laisse une plus grande liberté dans le « ressenti » et dans la découverte des « possibles ».

          Ecrire, c’est tout d’abord lire, c’est encore lire, c’est toujours lire ! J’ai vraiment appris à écrire au Figaro, avec Claude MAURIAC, Jacques de LACRETELLE, Thierry MAULNIER , Bernard PIVOT , Dominique JAMET , Raymond COGNIAT…

          Aujourd’hui, la « Civilisation Gutenberg » a encore un très bel avenir : rappelons-nous ces  Cassandres  qui prédisaient,  en 1990, la mort du livre,  pire, la  mort  de l’écrit… Mais de quoi a-t-on besoin pour « surfer »  sur Internet ? De savoir lire, de pouvoir lire ! Et quand il nous arrive de télécharger un document, c’est sur papier que l’imprimante nous le restitue. Il arrive, même que des internautes, las de parcourir ces feuillets épars, se  « défatiguent » en ouvrant un livre…

           L’aïeul , toujours fringant, qui vient secourir le petit dernier dont le désarroi est à la mesure de son arrogance,… quelle superbe image !

          Mais lire c’est aussi, c’est surtout, forcer l’espoir dans des conditions extrêmes, comme cette fois, pendant le siège de Sarajevo, quand je lisais certaines pages remarquables de Réelles Présences  de Georges STEINER à mon ami le peintre Bosnien Ibrahim LUBJOVIC qui était en train de perdre la vue : «  Le postulat de RIMBAUD / Je est un autre / est révolutionnaire ! » affirmait STEINER.  Alors qu’autour de nous les snippers et les tirs de mortiers auraient dû nous rappeler avec brutalité l’extrême dérision de notre condition, nous trouvions en ce moment même, ensemble  dans la lecture , la force d’apprivoiser l’idée de «  lendemain » et de lui donner forme de révolte, d’hymne à la vie…

          Depuis, cet ami est décédé, des suites de ces années de barbarie. Pour raison de purification ethnique les Tchetniks ( Serbes de Bosnie,) l’avaient obligé à assister à l’autodafé de ses dernières œuvres et à la destruction de son atelier. Il demeure un artiste-auteur de tout premier plan dans l’histoire de la Peinture du XX ème siècle  en Europe Orientale

          Lire, enfin, c’est s’augmenter, acquérir un sens critique, s’aventurer, s’évader, découvrir sans partir, atteindre son indépendance sans conflit, affirmer sa personnalité sans asservir. Dans notre société où le fait de «  passer à l’acte » prime sur la réflexion, où « partir en voyage » est préféré à « faire appel à l’imaginaire », il est salutaire de lire. Bien sûr, cela ne va pas sans risque car souvent les autres, ceux qui ne lisent pas, vous couvrent de sarcasmes. Ils risquent même de vous traiter d’inutile, pire, … d’intellectuel…

          Puisque lire n’est vraiment pas raisonnable, persistez et prenez plaisir à être déraisonnable. Certes, vous semblerez être en faute par rapport à une normalité imbécile, mais, soyez en certain, cette faute sera « assez grande pour être sanctifiée !... »

                   

                                               

 

 

             

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