Quand les mots nous font le coup des petites madeleines

Il en va de certains mots comme de petites madeleines proustiennes. Ils ont le charme des saveurs oubliées, le vieux parfum du tableau noir et de la craie,  et on aimerait les faire rouler à nouveau dans notre bouche pour retrouver ces temps ancestraux où l’on « traversait dans les clous », où l’on portait un « sarrau » pour protéger ses petites « affaires »

 

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Il en va de certains mots comme de petites madeleines proustiennes. Ils ont le charme des saveurs oubliées, le vieux parfum du tableau noir et de la craie,  et on aimerait les faire rouler à nouveau dans notre bouche pour retrouver ces temps ancestraux où l’on « traversait dans les clous », où l’on portait un « sarrau » pour protéger ses petites « affaires » et où les « plumes Sergent-Major » servaient de petite monnaie dans la cour de récré pour récompenser les vainqueurs des grands tournois de « balle au prisonnier », d’ « osselets » ou de  « chat-perché ».

Quand il faisait frisquet, on enfilait un « chandail »  sous sa « jaquette » et on essayait de ne pas oublier son « cache-nez » pour ne pas s’enrhumer….
C’était aussi le temps ou la « réclame » ne s’appelait pas encore « publicité » et où les kilomètres n’usaient pas encore les « chaussures » mais bel et bien les « souliers ».  On écoutait les « actualités » (ou la famille Duraton) à la « TSF » qui trônait sur le buffet parce que la « petite lucarne » et son « JT » ne s’étaient pas encore imposés dans tous les foyers.  On ne disait pas « cet après-m’ » mais « tantôt » et avant de se « s’accorder » et de devenir un « ménage », « donzelles » et « godelureaux » (qui s’étaient souvent rencontrés au «dancing»)  étaient censés se « fréquenter » un certain temps, mais en tout bien tout honneur, forcément. Il ne fallait pas que les voisins puissent penser qu’on n’avait pas de « moralité ».  On était si facilement catalogué « coureur » ou « traînée » !

A l’époque, on prenait encore le « chemin de fer » (et non le TGV ou le RER), et lorsque l’on faisait les « commissions », si on avait oublié son « filet à provisions » ou son « cabas de marché », le commerçant nous emballait gentiment les denrées dans un « pochon ». Les « agents » portaient encore une « pèlerine » et un « bâton blanc » pour régenter le trafic des « automobiles » qui, pourtant, n’étaient pas encore légions. Il y avait, la bière « Champigneulles » (« une grande blonde »), « Pschitt orange » et « Pschitt citron », on collectionnait les « capsules Bartissol » à cause de l’ « Homme des vœux » qui aurait pu croiser notre chemin. On voyageait en « dauphine », nos mères utilisaient du « Rojanet », nos pères du « Pento », ils s’offraient parfois un « Dubonnet » et fumaient des « Disque bleu ».  Notre grand rêve, alors, en dehors bien sûr de tomber enfin sur un « Mistral gagnant », n’était rien d’autre que de vivre un jour la semaine « des quatre jeudis »… qui n’est jamais venue. Ou bien trop tard pour qu'on puisse en profiter.

 
Mots d’antan, au charme presque désuet. Mots dont le parfum légèrement suranné échappe sûrement aux moins de 20 ans mais a le don de faire « tilt » dans la mémoire de ceux leurs aînés qui ont dû porter des blouses bises au lycée et ne serait-ce qu’un temps se servir de buvards et tremper la plume dans l’encrier. Pourtant, certains commencent à revenir, sur la pointe des syllabes, au détour de phrases, et comme les « coquelicots », les « violettes »  ou « sucres d’orge » de jadis, repartent courageusement en concurrence avec les Haribos et autres M&Ms d’à présent à l’étal gourmand du vocabulaire …

 Il y a bien sûr ceux qui reviennent en grâce à la posture quasi-militante d’irréductibles réfractaires à toute modernité. C’est ainsi qu’« épatant » a fait un retour en force, en grande partie grâce à  l’obstination de Jean Dutourd, qui en dix ou douze années d’Apostrophes n’avait jamais renoncé à le placer au moins deux ou trois fois l’émission sous les yeux quasi-éblouis de Bernard Pivot. A sa suite , l’adjectif « époustouflant » revient désormais en grâce. Il en va aussi de « barguigner », « derechef », « célérité », « péronnelle », « potache »  et quelques autres qu’il m’est parfois arrivé, avec une joie non dissimulée, d’entendre refleurir au fil de conversations.

 Il faut compter aussi avec  les amateurs de kitsch, réinventeurs-nés , qui aiment à collectionner quelques mots un poil désuets pour redécorer le quotidien avec un zeste de préciosité et orner leurs phrases de tournures sortant du commun. On peut être agacé ou séduit, comme face à un imparfait du subjonctif qui tomberait là, non pas comme un cheveu sur la soupe mais comme une anglaise dans le consommé, sans qu’on y soit préparé. Un certain snobisme n’est, il est vrai,  pas toujours étranger à ces  rentrées en grâce quasi-clandestines dans notre lexique….  Mais pour « m’as-tu-vu » que soit souvent la démarche, reconnaissons-lui le mérite de sortir parfois de l’oubli de pauvres mots qui ne nous avaient rien fait et que nous avions injustement délaissés.

 Aux yeux de tous les amoureux de vocables, qui collectionnent parfois les mots comme d’autres le font de timbres rares ou de papillons exotiques, et défendent ceux qui sont en voie de disparition comme on le ferait d’espèces animales ou végétales protégées, c’est quand même toujours ça de gagné….  Des mots rescapés. Des mots ressuscités auxquels peu à peu revient un semblant de vie. Un plaisir à ne pas bouder.

 Déjà, « billevesées », « carabistouille », « diantre » ou « s’ébaudir »  ont commencé à amorcer un timide retour. La « fiancée », voire la « promise » se pique de reprendre peu à peu  la place de la banale « petite amie » dont on nous rebattait les oreilles depuis des années. Des expressions, du style « à tire-larigot », « s’esbigner en loucedé »  ou « un travail fait à la six-quatre-deux » ont commencé  ici ou là à  réémerger. La tournure  « pendre langues » pour « se mettre en contact » amorce, elle aussi, un  léger come-back, comme « faire ribote » pour « s’en mettre plein la panse » chez certains amateurs de bonne chère… et de jolis mots. Pourquoi, alors ne verrions-nous pas peu à peu le « cossard »  ou  le trivial « poil dans la main »  céder sa place  au « clampin », le  « dandy » laisser la sienne au « gandin »,  ou le « fesse-mathieu »  prendre celle du « radin » ?

 Le domaine de la mode est  sans conteste celui qui nous joue le plus cycliquement l’Eternel retour, ce qui a permis à des « mitaines », des « socques », des « chasubles »,  des « paletots », des « caracos », des « guêpières » et même des « cothurnes »  ou  des « minaudières » de  revenir subrepticement en deuxième semaine sur le papier glacé des magazines, que cela nous plaise ou non.  Par une sorte de contagion, il en va de même dans le secteur de l’alimentation qui, entre l’ « authentique recette des nos grands-mères » ou le « au bon goût d’antan » cultive comme argument de vente (et de hausse des prix) le « c’était mieux avant ».  Ou dans celui de la para-pharmacie où les tisanes et autres décoctions de nos aïeules côtoient toujours les  cataplasmes Rigolo, la Jouvence de l’abbé Soury et autres lithinés du docteur Gustin. Au pire, même si cela ne guérit pas, cela ne peut pas faire pas de mal. C’est totalement inoffensif, la nostalgie. C’est un peu mièvre mais ça ne mange pas de pain… ou alors du pain à l’ancienne, au vrai levain.

 Oui, le rétro est à la mode, même parmi les mots. Notre langage, lui aussi, bouge, évolue, s’enrichit, des mots naissent, d’autres disparaissent pour revenir ensuite  plus beaux qu’avant, plus précieux, dans leurs habits du dimanche. On est contents de les retrouver, comme de vieux amis qu’on aurait un peu laissé tomber sans avoir pourtant quoique ce soit à leur reprocher. D’autres encore tombent discrètement au champ de la désuétude ou de l’oubli, sans qu’on sache si c’est pour toujours ou simplement jusqu’à la prochaine fois.

Notre langue est « vivante », cette métaphore à elle seule suffit à nous dire quelque chose de la relation que nous entretenons depuis toujours avec elle.  Parfois passionnelle. Parfois amoureuse, joueuse, complice. Parfois quasi-fusionnelle. Parfois peut-être aussi, pour certains, simplement fonctionnelle. Cela n’a jamais été pas mon cas. J’ai toujours adoré les mots. Les vieux comme les nouveaux. Juste les mots. Et parfois même… les mots pour les mots. Ce sera d’ailleurs celui de la fin, de mot.

 




Pour ceux qui se passionnent pour la langues et/ou collectionnent les mots, quelques ouvrages :
* Les mots de la Francophonie. Loïc Depecker. Editions Belin. 1988. 333 p. 15€
* Conversations sur la langue française/ Pierre Encrevé & Michel Braudeau/ Gallimard 2007. 192 p. 16,50€
* Les Disparus du Littré par Héloïse Neefs Préface d'Alain Rey/ Fayard,2008, 1300 p., 55€

* 100 mots à sauver. Bernard Pivot. Albin Michel 2004, 123 pages. 12 €

* 100 expressions à sauver. Bernard Pivot. Albin Michel 2008. 145p. 12€
* A mots découverts. Alain Rey. Robert Laffont. 2006. 433p. 21€
* Encore des mots à découvrir. Alain Rey. Points 2008. 7€
* Le nouveau Charabia, Pierre Merle, éditions Milan 2005. 315 pages.18€
* Petite anthologie des mots rares et charmants / Daniel Lacotte/Albin Michel 2007.
* Ma grand-mère avait les mêmes. Philippe Delerm/Point 2008. 93p. 11€


Et quelques sites ou blogs :
http://correcteurs.blog.lemonde.fr/correcteurs/2005/02/branch.html
http://membres.lycos.fr/mjannot/froggy/argot.htm
http://membres.lycos.fr/mjannot/froggy/argot.htm
http://www.cnrtl.fr/
http://blog.legardemots.fr/post/2007/03/24/Mots-rares
http://dico-des-mots.com/

 

 

 

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