Je me souviens de Florence

Je me souviens de ce voyage à Florence que nous rêvions tous deux de faire en hiver. Je me souviens de mes interrogations métaphysiques à l’heure du départ : comment dit-on en Italien « bonjour », « où est la gare ? » et « je voudrais un cappuccino s’il-vous-plait » ? 

Je me souviens de ce voyage à Florence que nous rêvions tous deux de faire en hiver.

 

Je me souviens de mes interrogations métaphysiques à l’heure du départ : comment dit-on en Italien « bonjour », « où est la gare ? » et « je voudrais un cappuccino s’il-vous-plait » ?

 

Les valises ? Ma carte d’identité ? Les billets d’avion ? Ce que je vais lire pendant le voyage ? Je m’en fous. Je laisse cela à Madame, qui, en madone des préparatifs, règle avec une main de matrone les derniers détails de notre voyage en Toscane. Pas que je sois fainéant, mais vous en conviendrez, il est quand même plus important de savoir se diriger, commander à manger ou demander une birra al pub – en Italien dans le texte. Surtout si on a dépensé des fortunes en dictionnaires Franco-Rital la veille de partir.

 

Je me souviens qu’à l’heure du départ, grâce à ma dame, le voyage se présente sous les meilleurs auspices : les billets électroniques sont imprimés, les vouchers pour l’hôtel sont dans la pochette prévue à cet effet, et la réservation faite de France pour visiter la Galerie des Offices trône en bonne place sur le clavier du PC familial… Tutto va bene.

 

Je me souviens que nous avons même commandé le taxi (en Italien dans le texte) vingt-quatre heures à l’avance. Depuis que je voyage à plus de un, moi compris, je suis devenu le spécialiste de la planification : je délègue. Ce qui m’amène souvent à parler du stakhanovisme de mon épouse, qui gère le quotidien comme personne selon un sacro-saint « principe de productivité à haut rendement, fondé sur ‘l'émulation socialiste’ et les progrès de la technique ». En clair, elle exploite à fond internet. Et elle le fait bien. Je ne l’aide jamais, certes, mais elle le fait si bien...

 

Je me souviens.

 

5h15.

 

C’est avec les doigts gourds mais la motivation pénétrée des aventuriers du départ matinal que nous battons le pavé devant la porte de notre casa dolce casa en attendant le carrosse commun qui va nous emmener jusqu’à l’aéroport. Il est tôt, il fait froid, nous sommes amoureux, transis (de froid), tout va bien : nous partons en voyage !

 

5h45.

 

Mon téléphone portable sonne. C’est la compagnie de taxis. Il s’avère que la voiture tant attendue se fait attendre. Et pour cause. En ce matin de décembre, une vague de froid sibérienne à regeler les relations internationales s’est abattue sur Paris, et le taxi prévu est en train de reculer dans les côtes pour accéder jusqu’à notre domicile. A en croire l’opérateur - qui a eu la bonté de prévenir toutefois - si ça continue comme ça, il n’y aurait pas plus de voyage à Florence que de parmesan dans le Tiramisu. Parce que c’est du mascarpone, on ne me la fait pas !

 

5h46.

 

Il faut se décider. L’avion ne peut pas décoller sans nous. Impossibile. Je décide alors de prendre la voiture familiale. Non sans appréhender le chemin à parcourir, vu que je manque de très peu mon imitation de Brian Joubert mimant le triple lutz piqué en traversant la rue verglacée. Madame mon épouse ne dit rien, ne souffle mot, et rit encore moins quand je lui dis qu’il y a longtemps que j’avais envie de me faire des « holydays, on ice ». Plus tard, et pendant que nous nous faufilons entre les voitures arrêtées en travers sur la chaussée, je joue nerveusement avec le frein à main et la pédale d’accélérateur, Madame a la concentration maximale du copilote de Sébastien Loeb alors que celui-ci aurait décidé de démarrer la spéciale de nuit du rallye de Finlande tous phares éteints juste pour rigoler un peu. Nous avançons, nous roulons en direction de Roissy.

 

6h45. Madame rouvre les yeux et constate avec émerveillement que non seulement nous sommes arrivés à bon port et au bon terminal, mais qu’en plus, la tempête de glace et la défection du transport à taximètre va nous coûter l’équivalent d’un mois de connexion internet par jour de parking… Tant pis. Le rêve est à ce prix.

 

8h45. Nous sommes dans l’avion. Depuis une heure. Madame explore le contenu de son sac, cherchant les vouchers, les bons de location… J’observe négligemment par le hublot le ballet des chasse-neige sur la piste et des camions équipés du matériel dernier cri pour dégivrer les ailes des avions. Ce manège d’engins cracheurs d’antigel éveille ma curiosité et j’essaye de me souvenir si je suis déjà monté dans un appareil à hélices, pendant que Madame essaye de se souvenir pourquoi nous avons pris l’avion et pas le train – elle a peur en aéroplane –, et tente de se rappeler où sont les réservations pour la galerie des Offices.

 

Je me souviens maintenant. Elles étaient sur le clavier du PC…

 

Je me souviens être tombé de sommeil dans les bras de Morphée la tête contre le hublot froid. Je me souviens m’être réveillé avec le mot « securi-glass » tatoué à l’envers sur le front. A mon réveil, le biglieto pour la Galerie des Offices est toujours dans la nature et Madame dans tous ces états parce que l’avion vole. Parce qu'elle a peur en aéronef.

 

L’arrivée à Florence se fait toutefois sans encombre, et nous nous ébaubissons de concert de la taille de l’aeroporto da Firenze et de sa situation joliment urbaine qui fait ressembler JFK – l’aéroport, pas le défunt démocrate décapotable – à l’océan Atlantique en comparaison et à l’échelle. Les bagages sont arrivés par le même vol, aucun liquide ne s’échappe de la valise surdimensionnée choisie pour ce voyage de fin d’année, je serre amoureusement… mon sac de cabine contre moi. Parce que j’ai emmené tellement de BD en cachette que je ne veux pas que ça se sache.

 

Le temps d’héler un taxi à l’arrêt et de demander la « Piazza di Republica per favore », et nous voilà en route pour le centre de Florence, découvrant rapidement la douceur des hivers toscans derrière les vitres closes d’un Multipla climatisé.

 

La ville se découvre devant nous. Madame est déjà venue, elle ne reconnaît rien. Pour ma part, c’est ma première visite, et ça ne me rappelle rien de connu. Un partout. En grand voyageur et usant de ma relative mémoire des lieux que j’ai visités jadis, je tente bien de trouver des similitudes architecturales entre la gare routière de Florence et la poste de Naples. Mais en fait non, ça n’a rien à voir.

 

Le centre est enfin là. Avec ses rues piétonnes pittoresques, ses piétons non moins fantasques, son charme historique et sa lumière au zénith. Parce qu’il est midi. J’ai faim.

 

Nous nous installons dans notre chambre d’hôtel, défaisant rapidement les bagages, je vide mon sac de cabine du superflu pour le remplir presque immédiatement de superfétatoire. Je suis fin prêt ; parce qu’il est plus de midi désormais.

 

Sans quitter mon flegme tout italo-britannique, je m’évertue à dire merci en Anglais au portier avant de dire au revoir au voiturier en Italien, je sors de l’hôtel le nez en l’air, humant l’atmosphère transalpine comme un chien à la recherche d’un réverbère de sa connaissance. Mais non, ça ne sent pas le Tiramisu à tous les coins de rue. Je suis un peu déçu. « On va boire un café ? » On va boire un café. Madame prendra un cappuccino.

 

Je voudrais lui dire que les vrais Italiens ne boivent pas de cappuccino après dix heures du matin, mais j’ai trop peur qu’elle me rétorque que :

1. Elle n’est pas Italienne malgré ses longs cheveux de jais et ses yeux bleus adriatique.

2. Elle se fout de ne pas faire comme tout le monde.

3. Elle a bien vu que j’ai encore emmené un trop grand nombre de bouquins que je ne lirai jamais en si peu de temps.

4. Qu’emmener Pinocchio en BD à Florence, ça part d’un bon sentiment, vu que Carlo Collodi y est né et mort… mais qu’à l’avenir, la version poche serait quand même plus pratique pour ne pas frôler la surcharge pondérale à l’enregistrement des bagages.

Je me garde bien de lui dire que pour notre prochain voyage, j’ai dans l'idée de visiter Saint-Petersbourg avec Guerre et Paix sous le manteau. En version non-expurgée.

 

Florence. La place du Duomo. Une terrasse. Deux cappuccini. Profitant du soleil toscan et du calme relatif qui nous nimbe autant que possible avec des centaines de touristes de toutes nationalités un peu partout autour de nous, nous savourons un répit bienvenu après un début de voyage sur les chapeaux de roues et sur la glace en commandant deux gelati

 

Derrière nous, Santa Maria del Fiore se fait mitrailler à grands coups de Canon par des hordes de Japonais pas encore équipés de sacs Prada (mais ça ne saurait tarder). Un couple bridé me demande même de les immortaliser devant le Campanile… Je m’exécute de bonne grâce tout en les gratifiant d’un Duomo arigato en italo-nippon dans le texte…

 

Je me souviens du goût suave du cappuccino Florentin.

 

DB

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