Alexis Flanagan
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Je me souviens....

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Billet de blog 15 avr. 2014

Le temps borderline

Une petite chambre de bonne sous les toits de Paris, où malgré des temps apparemment cléments, sans guerre particulièrement déclarée dans le voisinage, nous allumions par précaution plusieurs fois par jour d'innombrables calumets de la paix, – parfois avec cette fille, avec d'autres amis, souvent les mêmes. Petit groupe que nous formions.

Alexis Flanagan
éducateur avec des adolescents, je vis à Paris depuis près de 40 ans, avec dans la tête un paysage de campagne.
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Était-ce le fait de la mansarde sous le toit de tuile, l'été, il y régnait une chaleur étouffante, dans la petite pièce où nous entassions amicalement nos corps encombrants. Et nous éprouvions régulièrement le besoin – entre deux calumets – de nous désaltérer d'abondance. Houblon et chanvre figuraient comme deux mamelles, à nous autres grands adolescents qui multipliions les tétées à ces bons seins en toutes saisons, y compris par grand froid. Aussi nous explorions nos capacités délirantes au travers d'expériences chimiques les plus diverses, à mesure que reculait, sans que nous y songions vraiment, les limites d'un interdit sans intérêt ni consistance. Banal apprentissage de transgressions qui ne s'effectuaient pas sans plaisir en apparence, et pas sans risque en réalité. Le semi-grossiste logeait chez sa mère, juste au-dessus du commissariat du quartier, ce que nous trouvions paradoxalement sécurisant. On allait les jours de pluie et de pénurie y chercher quelques provisions, et nous assurions à notre tour un peu de détail. Lorsqu'untel, raisonnant, projetait la possibilité d'un profit bien réel, nous proposant de structurer cette activité dilettante, nous confiions notre ennui aux corneilles en attendant qu'il s'en aille ou qu'il se taise. La seule question numéraire qui nous agitait régulièrement concernait le nombre de lentilles que nous avions pu manger depuis que nous étions nés. Le chiffre de 4 revenait régulièrement, récupéré par l'un des nôtres dans une série télévisée maintes fois repassée, et nous paraissait à nous aussi aussi, après examen rigoureux, largement en deçà de la vérité. De cela, oui, nous discutions avec passion.

Je m'en souviens parfois, de ce temps-là, et je me dis que malgré cette vaste aspiration à la paix collective, festive et indistincte qui paraissait être la nôtre, nombre de mes amis d'alors y sont restés perchés, finalement, à cette drôle de guerre que nous ne menions pas, dans nos tranchées imaginaires et suspendues, sous le toit mansardé, blottis et rigolards, à l'abri du vent. Parcours initiatique dans lequel nous n'apprenions rien que la vanité d'une recherche permanente d'extase – qui nous semblait meubler si joliment parfois cet hors temps que nous perdions à n'affronter nul gros temps pour de vrai au dehors. Bien loin d'atteindre à l'érotique de Bataille, notre quête extatique à nous finissait par simplement se nourrir d'elle-même et de sa perpétuation. Neurasthénie, psychose et dépression se profilaient en ombres chinoises derrière le joli paravent de notre petit théâtre. Ces mots formaient diverses terras incognitas, à l'horizon de nos chemins qui allaient s'écartant au fil du temps, malgré notre volonté inerte. Chacun y trouverait bien pour soi un endroit où aller sans avoir à bouger vraiment – nommant plus ou moins mal sa plus ou moins grande pathologie, qui l'occuperait plus ou moins par la suite, plus ou moins visiblement, et plus ou moins régulièrement. Si notre guerre fut bel et bien imaginaire, de grands blessés s'en retournèrent pourtant. Certains purent d'ailleurs le justifier d'une carte d'invalidité qu'ils obtinrent pour de vrai dans la réalité. D'autres, dont je faisais partie, s'en relevèrent doucement au fil du temps.

Et cette fille venait nous rejoindre souvent, nous qui étions là, beaucoup garçons, dans cette petite chambre, assemblés haut perchés. Elle m'avait fait signe et venait me voir, le reste avait suivi. Parfois, j'étais seul avec elle. Et je me souviens qu'elle parlait... elle parlait beaucoup. Je me souviens de ses paroles davantage peut-être que de sa beauté. Sa voix me parlait d'un flot continu, sans jamais atteindre à cette tension éreintante qu'exhalent certaines femmes perpétuellement hors d'elles. Fil de voix un peu grave qu'elle maintenait tranquille dans son incessant déroulé de paroles. Monotonie d'une certaine douceur. Et j'ai aimé cela chez elle. J'ai beaucoup aimé ces phrases qu'elle continuait à verser sans cesse avec moi, moi qui n'avais rien d'autre à faire, souvent, que l'écouter distraitement et peut-être lui sourire, de temps en temps. Et parfois, au bout d'une longue bobine qu'elle avait dévidé, elle se taisait. Peut-être parfois un instant suffisamment tranquille, elle restait silencieuse avec moi. Avant de démarrer une nouvelle bobine. Elle parlait beaucoup la plupart du temps que nous étions ensemble, et ça me convenait. Parfois, elle se taisait.

Et puis aussi, alors, oui, songeant à tout cela, j'ai repensé aux hanches et aux fesses de cette belle fille qui faisaient si joliment onduler sa jupe longue lorsqu'elle marchait quelques pas devant moi, juste au-dessous les longs cheveux blonds de sa petite tête. Une fois, je me souviens, j'étais venu la retrouver dans son studio à côté du jardin d'acclimatation et nous étions allés chercher une bouteille de vin. C'est en allant chercher cette bouteille que j'ai inscrit le souvenir du mouvement de son derrière désirable. Quelques fois, nos deux corps se rapprochaient maladroitement. Nous avons fait plus ou moins l'amour. Un jour pénétrant, je me souviens qu'elle me dit dans un sourire « nous avons réussi... » Une autre fois, ou plus tard, nous allions au cinéma ensemble. C'était sur la place Denfert, avec sa statue du lion de Belfort. Quel film, je ne sais plus. Je me souviens surtout du nôtre. Je m'en souviens chaque fois que je repasse place Denfert, aujourd'hui encore. J'y avais vécu toute mon enfance, à Belfort. Je me souviens de ce moment où nous étions ensemble, elle et moi devant le cinéma. La nuit précédente, nous avions encore une fois plus ou moins couché ensemble. Oui, cette histoire de corps à corps entre nous n'était ni claire, ni évidente. C'était la fin d'une journée flemmasse, nous sortions du lit et le soleil finissait déjà. Peut-être était-ce un peu d'hiver, même si nous n'avions pas froid.

Et je me souviens encore aujourd'hui comment nous étions bien ensemble, l'un avec l'autre, à ce moment-là. Nous avions passés l'excitation qui parfois nous poussait malgré tout le reste à nous rapprocher sans trop savoir comment. Je me souviens de cette tranquillité que nous partagions, devant le cinéma de la place Denfert. Et le lion de Belfort qui traînait par là, tranquille signe de mon enfance. Nous étions ensemble silencieux.

Comme si elle et moi, finalement, sans véritablement nous en soucier à ce moment-là, par inadvertance peut-être, ou par hasard... avec cette tendresse du silence qui advenait de temps en temps entre nous, nous parvenions l'un pour l'autre à prendre soin de cette enfance (blessée, brisée, perdue, abandonnée, comment dire, et au bout du compte, est-ce donc si important de le dire précisément ?) que – sous couvert de nos différents gestes et paroles – nous portions, elle et moi, pas si secrètement, l'un et l'autre, et comme tant d'autres, en nous.

Noire et Blanche © Man Ray

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