Allo, ne quittez pas....

Il était noir, un peu solennel, imposant. Il trônait dans l’entrée ou sur une petite table qui lui était dédiée dans un coin du séjour ou la salle à manger. On le regardait avec un mélange d’appréhension et de respect. On savait que c’était par lui que les mauvaises nouvelles pouvaient arriver. Mais très vite, après qu’il a été installé, on s’est habitués.


tel-noir tel-noir
Il était noir, un peu solennel, imposant. Il trônait dans l’entrée ou sur une petite table qui lui était dédiée dans un coin du séjour ou la salle à manger. On le regardait avec un mélange d’appréhension et de respect. On savait que c’était par lui que les mauvaises nouvelles pouvaient arriver. Mais très vite, après qu’il a été installé, on s’est habitués. Sa bakélite polie et légèrement luisante, son cadran rond, son écouteur solidement posé sur sa fourche, sa sonnerie même, stridente et toujours plus ou moins inattendue, ont commencé à moins nous intimider. Il nous reliait au monde et à ce titre on s’est vite mis à vouloir l’apprivoiser.

C’est par lui que des invitations à dîner étaient lancées, des naissances annoncées, des vacances organisées. Soudain, il y a eu les grands-parents en province à qui on a pu se mettre à parler de vive voix, comme si les kilomètres n’existaient pas. Les copines de classe avec lesquelles on pouvait bûcher les devoirs sur lesquels on séchait. Il y avait aussi les blagues de potaches, voix masquée, écouteur vite raccroché et fous-rires assurés. Bientôt les premiers flirts, la ligne sans cesse occupée, les parents excédés. Les messages d’excuses « je risque d’être un peu en retard »… On s’était familiarisés. Et comme tout le monde ne l’avait pas encore, on se sentait un peu privilégiés de le recevoir chez soi. Pourtant, les plus terribles décès qui m’ont frappée, c’est par lui aussi qu’ils m’ont été annoncés. Bref, il était presque devenu un membre de la famille à part entière, une sorte de demi-frère ou de cousin éloigné par qui tout pouvait arriver. Le pire comme le meilleur. La boîte noire de tous les possibles.

 A l’époque, les numéros n’avaient que 7 chiffres dont les trois premiers, dans la région parisienne du moins, désignaient la centrale à laquelle on était relié. Dès que quelqu’un vous donnait son numéro de téléphone, vous pouviez ainsi savoir s’il habitait les GOBelins, AUTeuil, BATignolles, CARnot, LITtré, PYRénées ou JASmin. C’était un peu comme les plaques d’immatriculation d’automobiles jusqu’à présent : de simples chiffres qui vous permettaient plus ou moins d’identifier les gens. De les situer sur une carte. De se faire une idée de leur environnement.

Notre tout premier numéro, je me souviens, commençait par AVRon (53 06). Ensuite, ayant pris, comme on dit, mon envol du nid familial, après un court passage par la case FLOrian (10 20), j’aurai successivement eu TURbigo (25 15), DENfert (39 68, mon préféré parce que le plus facile à mémoriser), CLIgnancourt (63 49), et ainsi de suite jusqu’à celui d’aujourd’hui, dont les premiers chiffres (015) ne désignent plus rien. Tous les numéros que j’ai eus, je m’en souviens. Mais ça ne sert à rien.

 Entre temps aussi, de 7 chiffres on sera passé à 8 avec, en ce qui concerne la capitale, le 4 à placer devant. Ce « passage au 4 » a constitué une étape, un véritable événement, médiatiquement parlant. Je me souviens très bien de la soirée télévisée en direct organisée en l’honneur de ce basculement. Puis ce furent bientôt le 1 et le 0 à rajouter devant, qui ont amené nos numéros à 10 chiffres, qu’on s’est mis progressivement à prononcer par groupe de deux : zéro un quarante….

Les appareils eux-mêmes ont cessé d’être en bakélite noire pour devenir d’insipides objets de plastique gris fabriqués en série. Les plus « in » en avaient à l’époque un blanc, un orange, un vert pomme ou, encore plus chic, un transparent. Puis le cadran, dans les alvéoles duquel on faisait délicieusement tourner le doigt, a cédé la place aux touches. Enfin ce fut l’avènement du sans-fil, permettant de laisser les mains libres et de se déplacer, écouteur à l’oreille, dans tout l’appartement. 

La suite, on la connaît. Les inévitables « allo-t’es-où » scandés à l’envi dans le bus, le métro, sur les trottoirs et jusque sur les banquettes des restaurants. Les sonneries intempestives dans les salles d’attente ou celles de cinéma. Le pouvoir-être-joint-toujours-n’importe-quand-et-n’importe-où érigé en règle de vie (ou du moins en label d’intégration, si ce n’est en signe extérieur d’employabilité). Le progrès dans ce qu’il peut avoir de meilleur et dans ce qu’il peut avoir aussi de plus infantilisant ou de plus contraignant. Nous sommes devenus d’éternels communiquants. Le fil à la patte, éternellement. Nous ne pourrions plus vivre sans.


Il n’y a aucune morale de cette histoire. C’était juste pour le plaisir de causer. D’ailleurs, cette communication est maintenant terminée. Je vais raccrocher. Allo ? Allo ? On se rappelle dès qu’on a un moment ?

 

 

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