La quête vaine du père

J’ai quadrillé avec Agnès ce que nous pensions être le quartier de La Doucine. Nous avons questionné les ouvrières travaillant sur les plateaux de fraises dans les immenses serres. Elles n’avaient jamais entendu parler d’une famille du nom de Bontemps. La quête s’engageait mal pour retrouver, ne serait-ce qu’une trace, de ce père insaisissable. Mon père.

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J’ai quadrillé avec Agnès ce que nous pensions être le quartier de La Doucine. Nous avons questionné les ouvrières travaillant sur les plateaux de fraises dans les immenses serres. Elles n’avaient jamais entendu parler d’une famille du nom de Bontemps. La quête s’engageait mal pour retrouver, ne serait-ce qu’une trace, de ce père insaisissable. Mon père.

Elles esquivaient prestement les questions sans réponses.

- « Mais vous savez, le quartier de la Doucine est très grand. Il s’étend sur Saint-Coudert mais également sur Roquetaille.»

Epuisante, cette course aux boites aux lettres et aux éventuels voisins qui l’auraient connu ou le connaîtraient. Les sièges de la voiture étaient brûlants, la lumière sans pitié dans cette course sans beaucoup d’espoir et que je commençais même à trouver inutile.

De guerre lasse, nous nous sommes rendus à la mairie de Saint-Coudert où nous avons été reçus par la secrétaire, une pétulante brunette aux yeux rieurs. Je lui servis une fable toute préparée : « Mes parents, très âgés et à la retraite, souhaitaient savoir tant qu’il en était encore temps ce qu’était devenu leur ex collègue et ami, Pierre Bontemps . » Je ne me voyais pas en train de lui expliquer que j’étais né de père inconnu. Et que ce père j’étais peut-être sur le point de le trouver enfin.

La secrétaire nous a déclaré dans un premier temps ne pas connaître de famille Bontemps. Le nom ne lui disait strictement rien. Je lui suggérai le registre des décès. Effectivement, Pierre Bontemps y était bien. Décédé en janvier 2001 à Bagnols-sur-Cèze. Il habitait chemin de Gousson à la Boguière. La perspective de quadriller à nouveau les routes et chemins poudreux de la Boguière me décourageait à l’avance. Et puis ce n’était au mieux que pour voir des lieux dans lesquels imaginer une ombre.

Agnès insista. « Si. Poursuivons la recherche ». Je me souvenais avoir vu la plaque du chemin de Gousson lors de notre premier périple. « Allons-y, dit-elle. »

Nous reprîmes notre circuit erratique. Nouvel échec à la première maison du chemin de Gousson mais la deuxième demeure fut la bonne. Je m’approchai et criai à la cantonade jusqu’à ce qu’un retraité athlétique et bronzé abandonne son nettoyage de piscine pour s’approcher de l’entrée où j’étais campé. Comme à la mairie, je servis à nouveau le conte tiré par les cheveux que j’avais imaginé pour mon approche. Celui qui devait être le propriétaire de la demeure n’avait pas besoin de savoir que ma mère célibataire m’avait élevé seule. Il comprit fort bien ma demande et m’autorisa à entrer prendre quelques photos. Il m‘indiqua même ce qui était le plus récent et ce qui, par déduction, permettait de ne prendre en photo que ce que mes parents étaient sensés avoir connu de la propriété.

- « Les choses ont bien changé depuis mon acquisition en 2003 » précisait-il pendant la visite accompagnée qu’il m’offrit. »

C’était donc là que mon père habitait, là qu’il avait passé les dernières années de sa vie. Le dernier paysage outre-Rhône de montagnes blanches et pelées sur lequel il posait ses yeux le matin en sirotant son café, le puits en pierres et les anciennes écuries. Je buvais littéralement les paroles de l’homme qui poursuivait ses explications mais le portrait de mon père ne m’apparaissait toujours pas ; celui en filigrane de ma mère, si.

- « Non je ne l’ai pas connu lui. J’ai connu son fils Gabriel à qui j’ai acheté la maison en 2003. Un homme bizarre qui vivait comme reclus, les volets fermés, ne fréquentant personne. Les parents décédés, il a regagné la Bretagne où il aurait fait l’acquisition d’une maison. »

- « Non, il n’avait pas d’activité connue. Il n’a jamais rien fait de sa vie. Le père quant à lui, l’ex collègue à vos parents donc, était l’ancien directeur de la scierie proche de Bagnols-sur-Cèze m’a-t-on dit. Mais ça, vous deviez le savoir. Il faisait beaucoup de vélo avec sa femme.»

Il y avait quelque chose de « camusien » dans cette quête haletante du père inconnu sous un soleil aveuglant. Le platane plus que bicentenaire qui surplombait la maison, la lumière et la chaleur écrasante qui faisait rissoler les pierres de la vallée, tout contribuait à entretenir l’acuité de ce ressenti suffoquant.

L’adresse de cette maison de l’homme que je ne connaitrai jamais je l’avais obtenue grâce à des indiscrétions et des subterfuges contestables. Lorsqu’il y a quelques années, le cœur battant, je composai son numéro de téléphone espérant au moins entendre sa voix, l’interlocuteur qui décrocha se révéla être son fils ; mon demi-frère donc. Je raccrochai précipitamment. Je ne voulais pas déclencher un drame avec le dévoilement inconsidéré de secrets peu souhaitables pour la famille Bontemps, ni révéler quoi que ce soit de mon entreprise douteuse à ma mère.

Tout resterait à jamais au fond du puits. Une source de loriot pour un si petit filet.

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