Qui paie ?

Lorsque je vois sur les écrans le nombre de fonctionnaires mobilisés par l'état pour démolir cinq cabanes de bric et de broc, je me souviens de ce correspondant anglais de mon frère aîné qui se levait après le repas, bien droit derrière sa chaise, et remerciait mes parents.


Il devait bien avoir seize ans, ce qui ne m'en laissait que huit et c'était bien trop peu pour moi qui admirais ses boucles blondes. Il arrivait du pays des Beatles, là où les cheveux poussent en boule, comme le soleil. Il n'est pas resté longtemps et je ne le voyais pas tant car il partageait les activités de mon lointain frère aîné. Pourtant je me souviens bien de David et aussi de sa camarade de classe Janet, celle qui faisait la joie de mon père, et la mienne aussi, lorsqu'elle imitait les Français en enchainant de son British accent très juvénile les onomatopées qu'elle aimait : "ohlala ! bof ! ben dis-donc !" *, ajoutant ainsi, entre le béret et la baguette traditionnels, son collier de perles indiennes multicolores.  

Ce n'est pas que nous n'étions pas polis à la maison, mais par bonheur, mes parents étaient de ces campagnards qu'on a enfermés dans leur enfance à l'intérieur de pensionnats et qui ne rentraient parfois chez eux qu'après de longues semaines alors qu'ils n'en étaient qu'à une quinzaine de kilomètres. Ce bonheur, c'est celui qui passait dans leur jubilation intérieure de pouvoir m'élever sans se conformer à d'absurdes règles. Alors de voir à la fin du repas, ce grand Dave se lever en rangeant bien sa chaise sous la table de Formica et puis poser ses mains bien à plat sur le dossier pour ensuite remercier du repas qu'on lui avait donné, avait la poésie de l'étranger, ô combien rayonnante, lorsqu'elle arrivait d'un grand garçon qui habitait le pays où le prénom de mon père, James, prononcé chez nous "jamme", était comme notre Marcel. 

Au bout de quelques jours, la routine s'était installée et peut-être aussi Dave s'était-il assoupli debout derrière sa chaise, mais lorsque vint l'événement que j'attendais tant de cette soirée au restaurant avec nos amis de la famille, l'aimable remerciement a subi de mémorables complications. Le restaurant était installé dans un caveau aux pierres apparentes et il avait sans doute fallu rapprocher deux ou trois tables nappées de rouge pour loger notre dizaine de convives. Ce genre de sorties était rare et cela me convenait parfaitement car on ne savait jamais vraiment ce qui pouvait se cacher derrière les jolis noms des plats sur les menus qui avaient l'horrible pouvoir de transformer des attendues et rassurantes frites en sortes de pommes de terres compliquées comme une robe pour défilé de mode. 

A la fin du repas, David s'est levé et ses remerciements prenaient bien sûr plus de sens en cette occasion puisque nous étions de sortie au restaurant ; tout allait donc parfaitement, jusqu'au moment où la phrase habituelle n'était pas là. A la place, il y avait ces sons : " qui paie ? ", qui ont jeté la surprise d'abord, et puis une légère crainte a flotté peut-être, et surtout de grands éclats de rire ont jailli. David avait bien sûr besoin de cette information pour savoir qui remercier. 

Alors puisque notre gouvernement ne cesse de faire passer le message par ses discours et ses réformes que nous devons faire beaucoup d'économies dans notre pays, et que même 5 euros, mis bout à bout et pris aux gens les plus démunis qu'on aide par notre solidarité nationale à payer leur loyer, ne sont pas du tout négligeables en matière d'économie, alors si l'on suit cet enseignement on ne peut s'empêcher de compter combien coûtent 19 compagnies de gendarmerie mobiles (environ 2500 fonctionnaires) véhiculés par des centaines de fourgons bleus et puis je crois, deux hélicoptères, et sans doute aussi des équipements, des rations et très certainement des heures supplémentaires puisque depuis le début de mai on ne cesse de voir des files et des files de casques et de fourgons le long des rues où défilent tranquillement les traditionnelles manifestations, alors puisque nous avons un gouvernement très comptable et économe, on ne peut que trouver sa dépense bien excessive à Notre-Dame des Landes,  pour démonter 5 cabanes dans la campagne. Il y a là quelque chose d'une monstrueuse et répétée disproportion qui occasionne de petits frissons à ceux qu'on a élevés dans le respect de la République qui n'avait alors rien de commun avec celui d'un ordre aveugle et destructeur.
 


Dépenser autant d'argent pour démontrer à Vinci qu'on n'a aucune complaisance avec le non respect de la propriété au nom du supposé respect de l'état de droit (qu'en est-il de celui au travail inscrit dans la Constitution ?)  a dans son grotesque même quelque chose d'une fable de La Fontaine.

Bien sûr, toute cette dépense monétaire n'a pas tant 'importance en regard des champs détruits, de la nature piétinée et de l'herbe verte pour les nouveaux nés polluée par d'infâmes gaz à faire couler les larmes et dont on ne sait exactement rien de la composition. 

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