LATIN/GREC : Oui, c'était mieux avant : je persiste et signe et JE ME SOUVIENS

C'était une époque que les moins de 40 ans (ou plutôt les moins de 50 !) dirais-je pour briser la formule convenue, ne peuvent avoir connu...

Nous avions (tenez-vous bien tous, là !) latin obligatoire (genre 5 heures par semaine si ce n'est davantage) et ce n'était pas discutable.

Le seul choix que nous avions (ou plutôt nos familles)  étaient, en sixième, de soit être "modernes", soit être "classiques". Il n'y avait que deux orientations possibles et pas des études bas de gamme à la carte... Carte pipée.

Et lorsque nous avions opté pour "classique", le latin, et en option le grec, nous les avions depuis la sixième jusqu'à la terminale, à boire et à manger jusqu'à la lie.... Eh oui ! Et parfois deux heures d'affilé dès 8 h 30 si je me souviens bien. Et - si je me souviens toujours bien - nous en avions en déclinaison, conjugaison, structuration de la phrase, thème et version, jusqu'à 5 heures par semaine.
Il n'était alors pas question de "désir", de vouloir ou ne pas vouloir... et pourtant, là résidait notre liberté, notre chance de "faire des études", et même des études fructueuses...

Que ceux qui se vexent, ou trouvent malvenu que MdP publie un billet traduit en latin y réfléchissent avec un pas de côté : l'initiative est selon moi à prendre au second degré. Il s'agit - me semble-t-il - d'attirer l'attention sur un risque grave, un risque encouru et déjà payé par tous ceux qui ont fréquenté les collèges et lycées après 1970 où tout ce qui structure la langue française tout en la rendant familière et fréquentable, (grammaire, syntaxe, lexique) avec le latin et le grec furent, sous prétexte de modernité (sic !) passés aux profits et pertes : nous étions tombés dans la dictature de la comptabilité au détriment de l'ouvertue à tous de leur langue, càd au mépris de la démocratie, celle qui entend doter tous les enfants de la République sans distinction aucune, de la maitrise de leur propre langue, et par là de l'expression juste, de la compréhension d'autrui, des idées correctement comprises et correctement exposées, de la compréhension des livres, des articles, voire des films à venir : la nuite dernière j'ai re re re regardé tard à la télé La mort à Venise du sublime Visconti. D'où me vient donc l'idée peut-êtrte tordue que ma joie vient de la fréquentation du cadeau de mes tout premiers profs de latin-grec/français ?

Et voilà que je songe, en lisant cet impénétrable billet en latin, publié par un Médiapart facétieux, que si je maîtrise et comprends tout ce que je lis - y compris des "choses scientifiquement dures" qui m'intéressèrent ensuite et plus tard, je le dois à la "sévérité", disons la rigueur, du latin et à l'obligation d'en faire jusqu'à l'écœurement...
Rigueur oui mais pas austérité car sous les textes, il y a LE SENS.

Pourquoi donc, cinquante ans après (j'en ai 60) me souviens-je donc de Madame Brie en 6e ? Puis Mademoiselle Soulier, Mademoiselle Bésier, ces merveilleuses femmes. Puis, encore au-dessus, de cette merveilleuse Geneviève Baudet, prof de latin-grec et de "français", qui, en cinquième, nous lut entre autres (me lut !) des textes de Michaux qui, aujourd'hui encore me tiennent pour le meilleur ? !
Cette femme inoubliable, professeur au Lycée de l'Arc/Orange/Vaucluse nous enseignait deux heures de latin puis, ensuite, deux heures de "français" : ça prenait la matinée entière. Alors, elle se lâchais. Comédienne dans l'âme (ou frustrée de ne l'être pas) elle nous jouait avec force de gestes et mimiques, en singeant les personnages, un jour Les Fourberies de Sapin, un autre Le Misanthrope : elle portait des tailleurs style Chanel et ressemblait, de visage, de statique et comme deux gouttes d'eau, à Louis Jouvet en femme.

Plus tard, j'ai lu tout Michaux : grâce à elle qui me le fit découvrir via un seul texte. Et tout Molière. Et plein de philosophes, et plein de scientifiques ardus, que j'ai pu lire et comprendre grâce au latin et au riche vocabulaire transmis de force mais sans douleur !!! Là j'exagère un poil...
Et, ensuite, elle nous filait soudain un texte, polycopié en violet/iris, et en autant d'exemplaires que ce qu'il fallait pour 25 élèves, Iceberg de Michaux, nous proposant de le commenter...
 Je découvrais alors (en cinquième !) un auteur au style et au propos bien éloigné de Cicéron et de Tite-Live - mais qui pourtant les avait très certainement côtoyés : le flambeau passait ainsi.  Ça durait quatre heures, toute la matinée : deux heures de latin, deux heures de Français. Obligatoires. Mais Miss Baudet, après Cicéron, nous extasiais avec du Michaux, ou du Claude Simon. Sans transition ? Yes !

Ma reconnaissance au système d'enseignement auquel, fille de pauvres ouvriers/employés, j'eus droit, sans choix démago possible et non sans une certaine contrainte, restera à jamais infinie.

Je dois au latin et à l'astreinte de l'étudier d'avoir eu accès aux "études supérieures".

Et je m'en souviens encore. Forcément.

P.S.- C'était, bien plus tard, il y a une vingtaine d'années. J'étais en bagnole et j'écoutais France cul. Mon expérience et mes convictions font que je n'ai jamais oublié ça : une femme, prof de latin grec, expliquait à l'antenne son expérience : enseigner (offrir) le latin à des collégiens de "banlieue déshéritée", issus de l'immigration. Je n'oublierai jamais le témoignage de cette enseignante frondeuse : les gamins - arabes à 80 % - s'étaient pris au jeu et excellaient encore plus que d'autres plus blasés et moins motivés, en latin. Ravis et fiers. Bref sauvés !


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