De la face nord au bilboquet

Cette montagne, nous ne l'avons pas vaincue, elle nous a simplement accepté sur ses flancs et nous a dit gentiment qu'en convoquant ses amis les nuages, elle pourrait facilement nous faire rouler à ses pieds. L'arrogance ici doit faire place au respect et à l'humilité. La nature se venge toujours des offenses...

 

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Quatre heures du matin, on n'avait guère dormi. Pourtant on avait un peu l'habitude de ces réveils à la nuit, mais comme à chaque fois avec cette excitation de gravir une voie nouvelle pour nous, cette petite appréhension des risques à encourir et la révision des gestes qu'il ne faudrait surtout pas manquer, Morphée avait dû batailler pour avoir le dernier mot. 

J'avais vingt deux ans, mes activités sportives avaient jusque là beaucoup donné à la compétition, foot et aussi tennis qui occupait les saisons d'été à grappiller dans les tournois, quelques points pour apparaître dans le classement des plus médiocres joueurs de France. Cette minable satisfaction d'avoir battu un plus mauvais et surtout cette amertume de voir la tristesse du vaincu qui semblait conditionner sa survie à une victoire que je n'avais pas eu la délicatesse de lui octroyer sur le cours, ces états d’âme ont eu raison de ce travers pourtant humain de vouloir prouver sa supériorité en toutes choses. Alors j'avais troqué tout ça pour des activités qui, tout en étant parfois aussi exigeantes, faisaient la part plus belle à l'amitié, la solidarité et le sentiment gratifiant du dépassement de soi sans prendre quoi que ce soit à autrui : la nature pyrénéenne nous offrait tout cela, des randonnées enchanteresses dans des vallées encore sauvages à la conquête sans prétention de sommets que des semelles vibram avaient déjà mille fois foulés. Et puis plus tard le funboard et le monoski ...

Un petit déjeuner vite englouti pour ne pas partir le ventre vide, un minimum de matériel basique pour grimper « léger », un piolet pour deux pour le retour par le glacier et un départ avant 5 heures pour notre conquête de la face nord. Les muscles sont froids, l'estomac se noue et une heure plus tard je gerbe mon petit dèj' sur ce qui était encore à l'époque le glacier des Oulettes. En tête de la deuxième cordée, au pied de la voie, je considère d'un œil interrogateur les deux premières longueurs verticales.

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 Le Vignemale se gravit par une vingtaine de voies mais cette face nord, la plus prestigieuse, hormis quelques tracés classés ED, est à la portée de grimpeurs moyens un peu entraînés. En principe, la voie doit être vierge, la déontologie du grimpeur exige de n'y laisser aucun piton ni anneau de corde. Mais parfois, on profite quand même d'un piton « oublié » au milieu d'un passage difficile pour y accrocher son mousqueton. À notre gauche, la glace vive de l'impressionnant couloir de Gaube, un peu plus haut sur la droite, une cordée à l'aise sur la voie difficile dite « des autrichiens ». On renforce les assurances dans les passages pointus, le temps s'écoule, le soleil vient lécher les rochers 200 mètres plus haut, on ne prend pas le temps de regarder le refuge minuscule d'où on suit peut-être notre progression. Six heures déjà qu'on est partis, le ciel s'assombrit, il fait plus froid. Une heure plus tard, à 50 mètres du sommet, il neige ! Les gros flocons heureusement n'adhèrent pas encore au rocher qui reste sec. On se hâte. La sortie au sommet de la Pique longue est plus facile, on prend le temps de savourer. Malgré la neige, le retour par le glacier que l'on connaît bien sera une formalité.

Dans la descente que l'on trace un peu mécaniquement, on a tout le temps de réfléchir : l'épisode neigeux nous rappelle que cette montagne, nous ne l'avons pas vaincue, elle nous a simplement accepté sur ses flancs et nous a dit gentiment qu'en convoquant ses amis les nuages, elle pourrait facilement nous faire rouler à ses pieds. L'arrogance ici doit faire place au respect et à l'humilité. La nature se venge toujours des offenses ...

Le soir même, lors de notre soirée traditionnelle autour d'un feu que notre petite communauté entretenait en permanence au centre de ce qu'on appelait pompeusement le camp de base, notre ascension fut à peine évoquée parce que c'était le temps précieux où on oublie le présent pour laisser place au monde des étoiles, du rêve, de la musique douce ou endiablée de notre guitariste maison, des chansons de l'époque ou d'avant que l'on tentait de rendre mélodieuses malgré la contribution de quelques interprètes mal dégrossis. Le rythme décalé et les notes inopportunes menaient l'entreprise au bord du précipice. Pourtant quand s'élevait la voix claire des filles, ce n'était ni le vertige ni la petite bise du soir qui nous faisait frissonner ...

Bien plus tard dans la vie, avec toujours cet impérieux besoin de dépense physique, j'avais choisi un sport exigeant à pratiquer toute l'année, le badminton, sport à priori convivial, sport de gentlemen s'il en est comme en témoigne son origine britannique : on raconte qu'un jour de 1873, des officiers anglais revenus des Indes se trouvant réunis dans le château du Duc de Beaufort à Badminton se mettent en tête de jouer au jeu indien du « poona », qui se pratiquait avec une raquette et une balle légère. Ils se mettent alors en tête d'y jouer. Mais n'ayant pas de balle sous la main, ils décident d'utiliser un bouchon de Champagne, auquel ils attachent quelques plumes, l'objectif du jeu consistant à garder ce volant en l'air le plus longtemps possible.

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Mais au fil du temps, ce sport élégant et ludique est devenu sport de combat. Je retrouvais hélas cet esprit de compétition exacerbé que j'avais fui dans ma jeunesse. Le partenaire de jeu, même médiocre, est devenu adversaire puis ennemi. Pour certains, le charme esthétique des longs échanges a fait place à la jouissance quasi orgasmique du tueur sadique. Est-ce là l'image de la société du nouveau monde où le plaisir de l'un ne se conçoit que dans la défaite de l'autre ? Après 25 ans de pratique, je me cantonne maintenant à dégrossir les débutants et à faire un peu travailler les rares qui veulent encore améliorer leur technique.

Et puis dans pas longtemps, dans une dernière fuite, je pense choisir yoyo et bilboquet comme ultimes activités sportives de mes vieux jours.

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Il faudra garder le jarret ferme et le bras souple. Quand j'aurai la maîtrise parfaite de ces deux techniques, je tenterai le simultané, un instrument dans chaque main, performance sportive mais également cognitive qui vous garantit des neurones de première jeunesse, sans oublier une permutation régulière pour la symétrie du développement musculaire.

Les défis suivants seront d'une autre nature, la performance individuelle se heurtera à la solitude qu'une défaite impitoyable ne saura démentir. Comment faire comprendre aux individualistes que les victoires d'aujourd'hui creusent inexorablement la fosse commune dans laquelle ils seront eux aussi engloutis ?

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