5 ans déjà !

C'est fou comme le temps s'accélère. je ne parviens plus à le retenir, il me glisse comme du sable entre les doigts sans pourtant altérer les images des disparus qui me sont les plus chers.

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C'est fou comme le temps s'accélère. Je savais qu'il ralentissait dans un champ de gravité intense, retardant le passage de l'enfance à l'âge mûr, mais là c'est l'inverse qui se produit et c'est encore plus grave, je ne parviens plus à le retenir, il me glisse comme du sable entre les doigts sans pourtant altérer les images des disparus qui me sont les plus chers. Ces résurgences visuelles si précises, sont-elles annonciatrices d'une nouvelle vie au milieu des miens ... dans un autre monde ? Alarme sournoise de la faucheuse ou consolation de les retrouver ?

5 ans déjà qu'il est parti dans un sommeil hospitalier, apaisement artificiel qu'il avait lui même réclamé un soir tant la douleur lui devenait insupportable. Était-il conscient que la lumière de l'aube lui serait refusée ?

Debout et souriant sur le minuscule balcon de la chambre médicalisée que sa fille avait fait aménager chez elle, il nous regardait nous éloigner vers les voitures pour un retour silencieux, après une journée en famille que l'on s'était efforcés de vivre chaleureuse et festive. D'en bas, j'avais tenté un sourire et un geste désinvolte de la main comme pour lui dire à demain. Ce fut de lui l'ultime image, qui me poursuivra jusqu'à la tombe.

Bien sûr, l'age adulte nous avait éloignés les uns des autres, dans l'espace et dans le temps : une vie à construire, une profession prenante, des enfants qui arrivent ... Mais dans notre famille jadis réunie où le confort de chacun devait plus à la chaleur des autres qu'à une aisance matérielle étriquée, le ciment ne s'est jamais effrité au cours du temps.

Un grand frère, ce n'est pas rien ! Au cours de notre enfance, c'est lui qui pilotait nos jeux de garçons faits de bric et de brocs, de bouts de ficelle et d'objets insolites qui, par la magie de son verbe prenaient la vivacité et les couleurs de la vie. Curieux de nos réactions, il nous laissait imaginer la suite des aventures qui prenaient alors un tour extravagant nous plongeant tous les trois dans un monde au temps aboli.

Mon frère jumeau et moi admirions son courage à braver les interdits malgré les réprimandes. Il fut pour nous un exemple dans l'art des bêtises et des expérimentations malencontreuses et bientôt notre duo surpassa largement le maître, persuadé que le partage des sanctions les rendraient deux fois moins douloureuses.

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Il était déjà dans la place depuis deux ans quand, petit adolescent peu habitué à l'adversité malgré un caractère bien affirmé, j'intégrai un internat à la discipline réputée sévère.

Même les enfants entre eux peuvent être un peu barbares. Moi qui étais l'un des plus petits, j'en subissais les effets. 

 Étant responsable d'une petite coopérative interne pour l'approvisionnement en fournitures scolaires, pour me mettre à l'abri pendant les heures hors cours il m'avait embauché et m'avait confié la vente des crayons, mission que je m'efforçai d'accomplir avec rigueur. A comparer avec d'autres souffre-douleurs de ma promotion, j'appréciais grandement sa protection. 

Plus tard, devenu officier de marine marchande, il avait bourlingué sur tous les océans. On l'avait perdu de vue, il n'était pas du genre à envoyer des cartes postales. Mais quand il revenait faire escale en France, il passait en coup de vent par Paris où j'étais étudiant. On se retrouvait dans un quelconque bistro où, en racontant son récent périple et surtout sa vie brève dans le dernier grand port, Shangaï ou Valparaiso, il refilait discrètement quelques billets à un petit frère désargenté. Un consommateur soupçonneux aurait imaginé quelque trafic illicite. Pour nous, simplement, les effusions et les remerciements obligés, c'était pas trop notre truc !

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Il lui arrivait de prendre un ou deux mois de vacances en été français. C'était un marin qui aimait la montagne, fort d'une expérience acquise dans des centres de montagne. Mes premières escalades pyrénéennes, je les ai réalisées au bout de sa corde en toute confiance, je ne me posais même pas la question, il était devant, je ne risquais rien.

Et puis il a épousé une infirmière plus éblouie par son uniforme d'officier que par le bonhomme qui l'habitait. L'union, dura une quinzaine d'années puis elle le quitta pour un jeunot moins bourru et plus fortuné. Il mit alors pied à terre, se fit enseignant technique dans un IUT et, la retraite se profilant fit l'acquisition d'une petite maison dans la région grenobloise.

C'est chez lui qu'après la disparition des parents, les quatre enfants se réunissaient de temps à autre pour évoquer le temps jadis et en particulier les quatre années paradisiaques vécues quarante ans plus tôt en Martinique quand nous étions 6 à vivre dans une relative insouciance. Notre sœur tentait de ralentir le flux de paroles et d'alcool dans nos verres, qui nourrissait, c'est une vertu salutaire, notre créativité à refaire le monde plus beau, plus solidaire, plus juste, plus ensoleillé, autour d’une table toujours bien garnie et des bouteilles qui ne restaient pleines pas très longtemps. Tard le lendemain matin la grisaille du ciel nous apprenait que la foi, même poussée dans ses retranchements ne suffisait pas. Il fallait donc réitérer l'expérience …

Un autre soir et jusqu'au petit matin, je me souviens, on avait beaucoup philosophé sur des textes de Brassens et de Brel et notamment sur ce « dernier repas » qu'il aimait particulièrement :

Puis je regarderai
Le haut de ma colline
Qui danse, qui se devine
Qui finit par sombrer
Et dans l'odeur des fleurs
Qui bientôt s'éteindra
Je sais que j'aurai peur
Une dernière fois.

Et puis cet autre de Brel également :

Se tiennent par la main
Et marchent en silence
Dans ces villes éteintes
Que le crachin balance
Ne sonnent que leurs pas
Pas à pas fredonnés
Ils marchent en silence
Les désespérés. 

Plus tard, au crépuscule de sa vie, placé dans un centre de pneumologie où je lui rendais visite, il me dit un jour dans la salle commune où étaient reçus les visiteurs, me montrant à une autre table un vieil homme courbé : « tu vois celui là, il sait aussi qu'il est condamné, ça crée des liens, alors on discute, on rigole … ». Moi , j'étais bien en peine de discuter. N'osant évoquer la nostalgie du passé, je lui parlais de la famille, des conflits politiciens qui l’intéressaient jadis mais dont il ne connaîtrait pas les épilogues. Il faisait mine d'être attentif ... et puis, portant sa bouteille d'oxygène dont il ne se séparait plus, je le raccompagnais dans sa chambre. Il se replongeait alors dans ses livres, sa dernière évasion.

Je le laissais là, triste et désespéré de n'avoir su m’acquitter de tout ce qu'il m'avait donné.

Georges Brassens: Pensées des Morts. © Gabriele Cini

 Salut Daniel, salut … je reste encore un peu et puis j'arrive.

Ps : J'ai conscience que ce billet est un peu déprimant pour les lecteurs, cette belle édition mériterait du plus ensoleillé, mais la période toute proche qui arrive fait coïncider la disparition de mon frère aîné et ma propre renaissance avec cette greffe de rein qui prolonge un peu mon espérance de vie.

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