L'alibi artistique !

Le texte suivant a été écrit en 1993 et publié dans « Georges » en février 1994. Ce fanzine s’était donné pour fonction de parler des photographes et de la photographie autrement. Il ne parut que cinq fois, faute de moyens et les ambitions de quelques rédacteurs et trices ayant pris le pas sur le désir de liberté… Georges était un titre choisi pour donner une personnalité au journal.

Le texte suivant a été écrit en 1993 et publié dans « Georges » en février 1994. Ce fanzine s’était donné pour fonction de parler des photographes et de la photographie autrement. Il ne parut que cinq fois, faute de moyens et les ambitions de quelques rédacteurs et trices ayant pris le pas sur le désir de liberté… Georges était un titre choisi pour donner une personnalité au journal. À la même époque le fils du président Kennedy avait fondé un journal people, « George »… Raison supplémentaire de mettre la clef sous la porte ! Bien qu’il n’y ait apparemment pas de lien direct avec l’actualité, ce texte ne me paraît pas déplacé dans les souvenirs qui peuvent rester et les réflexions qu’ils peuvent susciter.

" Télescopage : mensonge sexe et esthétique…

 La projection sur ARTE au mois de novembre 1993 d’un film donnant la parole à Leni Riefenstahl et la profanation, un mois plus tard, de la tombe de Marlène Dietrich, à Berlin, par quelques néo-nazis reprochant à l’artiste d’avoir quitté l’Allemagne, d’avoir combattu le nazisme et de ne jamais être revenue sont deux faits qui se télescopent et ne peuvent laisser indifférent.

D’autant que le film commence par une colère qui nous met d’emblée mal à l’aise. Leni Riefenstahl qui n’admet pas la façon dont on veut la filmer. Cela sous une plaque à la mémoire de Marlène Dietrich, dans les studios Babelsberg à Berlin. Il n’est pas dans mon intention de reprendre ici le débat qui suivait la projection du film, débat animé par Frédéric Mitterrand, ni refaire le procès de celle qui réalisa les films de propagande d’Hitler.  Sa défense tient en quelques mots : « j’étais une artiste, n’entendais rien à la politique. Le discours du parti lui apparaissait comme un discours social et pacifiste » (…). Cela suffisait à la convaincre. Sieg Heil ! éructe Rudolf Hess sur l’image qui suit (dans le film, ndlr). Nous sommes parfaitement rassurés quand Leni Riefenstahl nous dit qu’elle n’a été nazie que jusqu’à la fin de la guerre et que la découverte des images des charniers de Dachau a révulsé son « sens de l’esthétique ».

« Je n’étais pas anti-sémite, je ne savais pas ». La nuit de cristal lui était transparente, les camps,  virtuels au point que seule leur image révélait l’horreur.

 © Leni Riefenstahl © Leni Riefenstahl

 

 

 

 

 

 

 

 Tout au long de ce film de deux heures trente quelques colères un peu théâtrales traduisent une volonté, une autorité inflexible, une force vitale hors du commun. Aryenne über allen oserait-on dire. Le malaise m’allait grandissant et atteignit le seuil du vomitoire de voir Leni Riefensthal trimballée en Rolls photographiant une famille hollywoodienne de tigres blancs à Las Vegas. Aussitôt après, poser en pin-up, exposer d’incroyables jambes de trente ans, langoureusement adossée à une limousine rutilante. L’objectif étant celui d’Helmut Newton qui renie ses origines juives autrichiennes en exhibant son masochisme mondain à ses fans australo-monégasques…

 © Leni Riefenstahl © Leni Riefenstahl
Bien entendu on ne peut reprocher à Leni  Riefenstahl d’être une force de la nature, une exception culturelle à elle toute seule ! C’est en me demandant si l’on pouvait accepter de se trouver bien inférieur à elle pour n’avoir pas bénéficié de ce privilège de la nature que me vint la révélation. À quatre vingt dix ans, Leni Riefenstahl plonge au fond de l’océan, sirène alerte caressant jouissivement l’appendice caudal d’une raie manta. Sirotant ma menthe à l’eau, il m’apparut lumineux que le phénomène Leni  Riefenstahl tenait dans le guide de sa vie, allégorie fantasmatique et uniforme, la queue, les queues d’où qu’elles viennent.

Rien dans le débat sur les photographies de Leni  Riefenstahl, ni sur sa manière de voir. Rien que des critiques fumeuses sur le film ou ses films, sur l’opportunité de l’un par rapport aux autres, sur la culpabilité et la responsabilité de la télévision de réveiller un talent qu’on aimerait avoir oublié. Les autruches ne font pas de plongée sous-marine.

C’est au travers des photographies de Leni  Riefenstahl que l’on trouve la clef de cette esthétique de « race pure » qu’elle  essaie de nous imposer. La loi du beau dominerait la création, la perfection technique obligée comme le port de l’uniforme !

On ne peut demander à des critiques de cinéma d’avoir compris quelque chose à la photographie. Le cloisonnement des arts valorise le « spécialiste », rassure l’interlocuteur et le conforte dans son savoir. Frédéric Mitterrand, cultivé par son film sur l’agence Rapho, touve du talent à Leni  Riefenstahl. La photographie ne se débat pas à la télé, elle n’existe même pas !

Pourtant toute la dernière partie du film, comme de la vie de Leni  Riefenstahl sont consacrés à la photographie. Sur le bureau de la luxueuse installation d’une bannie en mal de réhabilitation, une photographie qu’elle saisit et fixe devant la caméra, une photographie qu’elle nous dit avoir changé le cours de sa vie. Cela lui écorcherait la bouche de nous dire son auteur, George Rodger.

La photo du bureau de L.R. © George Rodger - Magnum La photo du bureau de L.R. © George Rodger - Magnum

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Pourquoi Georges » est une question que nous connaissons bien ! Extraite du travail de George Rodger sur les Noubas, les athlètes noirs du Soudan qui matérialisent les rêves de Leni  Riefenstahl. Quand Robert Delpire publia en 1955 « Le village des Noubas », les sexes de ces lutteurs nus avaient été « gratouillés ». Retouchés, si vous préférez (ndlr : à l’époque la représentation d’un sexe dans une publication pouvait entrainer la censure !). Émasculés, du muscle sans queue, pas de l’eunuque sumatori. Des dieux vivants pour émoustiller Leni  Riefenstahl, pas du flasque pour Japonais atomisé.

C’est donc fort de ces indices, queues venimeuses de raies manta et Dieux du Stade bruts de décoffrage que j’avale la piètre excuse de Leni  Riefenstahl de n’avoir pas suivi Joseph von Sternberg à Hollywood avec sa « grande amie Marlène », tout ça pour l’amour d’un bel aryen. Aucune enquête n’a été faite pour nous dire son nom. Les historiens du cinéma se chargeront de faire la queue pour nous confirmer la chose…

Ce que révèle cette attirance caudale un tantinet freudienne et cette soif du beau provoquent ma réflexion esthétique. Qu’elle filme les défilés de Nuremberg, les Jeux Olympiques ou les raies manta impériales, Leni  Riefenstahl est dans le courant formel des Eisenstein, Rodchenko et enfants du Bauhaus. Elle innove en multipliant les angles et les contorsions. C’est à plat ventre qu’elle a le plus de chance de saisir l’attribut sous le slip. Les masques peint sur les visages de ses idoles africaines sont « piqués » à faire pâlir Ansel Adams (ndlr : qui n’y est pour rien, le pauvre…), sont cadrés si serrés qu’ils lui laissent les mains libres. Elle ne photographie que ce qui est beau. Elle se fâche contre le cinéaste qui la filme comme elle ne filme pas. Elle lui donne une leçon d’éclairage : une femme s’éclaire de face pour gommer ses rides. Leni  Riefenstahl se révèle ainsi telle qu’elle est, intolérante et autoritaire, sure d’elle même, persuadée de son immortalité. Déridée de nous dire qu’elle n’a jamais adhéré au parti parce que Goebbels était trop laid, trop laid pour avoir été son amant comme le dit la légende ! Goebbels, c’était pas du Nouba !

Leni et un Nouba... © inconnu Leni et un Nouba... © inconnu

Et puis les défilés de la place Rouge  étaient bien plus beau que ceux de Nuremberg (dit-elle dans ce film). Dommage que Staline ne lui ait pas passé commande ! Fascinée par les appendices caudaux, fascisée par son esthétique ! S’est on déjà demandé si l’esthétique du beau plus net que le vrai que la publicité impose comme règle aux photographes qui ont ce besoin indigne de gagner leur vie n’était pas aussi totalitaire que les comportements que nous exécrons ? À la remorque des modes, la photographie publicitaire se veut plus créative que ce qu’elle poubellise sous le nom vulgaire de reportage ! Rendons hommage à Elliot Erwitt de ne pas s’être laisser plagier impunément.

Cette esthétique léchée, glacée au point qu’elle colle au doigt comme le zéro absolu qui tue la nature. La nature morte règne sur nos conditionnements, les tueurs sont en liberté (ndlr : les tueurs sont ceux qui ont tué les fameuses natures mortes…). La nature qui vit, celle que photographie un Seymour Jacobs, pourrait nous donner à penser (ndlr: Seymour Jacobs était un photographe américain, vivant à Paris que Georges publiait dans le même numéro deu journal).

Couverture de Georges n°4 Couverture de Georges n°4

Pas question de révéler le dénuement des consciences. C’est la même danse de mort que nous impose la télévision impatiente de haute définition pour donner plus de relief aux cadavres de Sarajévo. Les portraits des Noubas de Leni Riefenstahl comblent d’aise les publicitaires. Masques d’un jour, Leni Riefenstahl les tue sur papier glacé. George Rodger mérite notre estime et notre admiration, ses Noubas sont la vie. Leur castrateur (ndlr : censure oblige…) dirige maintenant notre photographie officielle (ndlr :Robert Delpire était directeur du Centre National de la Photographie en 1993, centre maintenant fusionné dans le Jeu de Paume).

 Pendant ce temps Leni Riefenstahl pousse un dernier hurlement : « laissez moi tranquille, laissez moi jouir ! ». Penser ne sert aryen…"

Gilles Walusinski – dans « Georges » en février 1994.

note : Leni Riefenstahl est décédée le 9 septembre 2003, à l’âge de 101 ans.

Note n°2 : On me rapporte aujourd'hui, le 23 mars 2012 que les tigres blancs de Las Vegas ont mangé leur dompteur. À croire qu'ils n'étaient pas rassasiés du passage de Leni Riefenstahl...

 

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