Alice

Elle est debout, habillée d’une jupe noire avec un calicot à manches courtes, et elle a sous son chapeau un grand sourire qui illumine la brassée de fleurs serrées contre son coeur. C’est Alice. En noir et blanc sur la photo.

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Elle est debout, habillée d’une jupe noire avec un calicot à manches courtes, et elle a sous son chapeau un grand sourire qui illumine la brassée de fleurs serrées contre son coeur. C’est Alice. En noir et blanc sur la photo. 

Jamais je ne l’aurais de son vivant appelée ainsi : petite, c’était mémère Alice et plus tard grand-mère Alice

Elle nous guettait lorsque nous arrivions de l’autre côté de la France, dans la voiture grosse comme un paquebot, et qui avait une odeur de vieux cinéma. Nous, on voyait sa tête dans l’entrebâillement de la porte de grange, sous la treille aux petits raisins juteux. Elle avait les pommettes toutes rondes et le sourire facile. « A la bonne heure ! Vous êtes arrivés ! ». Ses bises mangeaient toute la joue et claquaient comme une voile. 

Après avoir passé le seuil rond de béton, puis derrière la DAF beige, on arrivait dans sa cuisine. Le couvert était mis avec des serviettes en tissus. Dans la casserole d’eau bouillante, elle jetait des écrevisses. Je n’avais pas encore l’oreille assez fine pour les entendre pleurer. On parlait du voyage, des routes choisies et puis on s’asseyait tous autour de la table rallongée pour notre arrivée. Moi, j’étais au bout, et de là, je voyais le cadre pendu au mur jaune, à côté de l’étagère avec la radio. Il représentait un chalet de bois dans les sapins, « comme chez toi, mon fi, disait-elle», même si j’étais pourtant une fille. Elle parlait pas tout à fait comme nous ma grand-mère. Elle disait aussi « bonjour ! » quand nous partions. 

Ça ne l’avait pas empêchée d’être la première femme du département à avoir son permis de conduire. Plus tard, elle avait repris la petite entreprise de transport de son mari, mort dans la quarantaine. Un jour, j’ai appris qu’ils s’étaient unis contre le gré de ses parents. Peut-être même l’avait-il enlevée sur un cheval, mais de ça, on n’était plus bien sûr. Ce qui était indéniable, c’est qu’elle avait un tel caractère qu’elle pouvait tenir tête à mon grand-père paternel. Et c’était heureux car il en avait besoin. D’ailleurs, on s’était un peu répartis les grands-parents. Du côté de mon père, c’était pour l’aîné, et du côté de ma mère, c’était pour mon frère et moi. 

Mais quand il s’agissait de manger la galette, nous étions tous d’accord. La meilleure, c’était bien celle de chez mémère Alice, que faisait le cousin Jacques, avec ses petits éclats verts d’angélique confite. D’ailleurs, tout à l’heure, on avancerait dire bonjour. 

J’avais ce cadre au chalet de bois, en tapisserie, depuis longtemps chez moi. Ce midi, je l’ai pendu dans la cuisine, au-dessus de l’évier. Et un passage s’est ouvert de l’une à l’autre. 

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