Je me souviens de Julien Guiomar...

A l'heure même où Direct 8 diffusait L'Incorrigible de Philippe de Broca (1975), un de ses acteurs quittait définitivement le plateau. Il était 22h20. Nous étions dimanche 21 novembre. Il s'agissait de Julien Guiomar.

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A l'heure même où Direct 8 diffusait L'Incorrigible de Philippe de Broca (1975), un de ses acteurs quittait définitivement le plateau. Il était 22h20. Nous étions dimanche 21 novembre. Il s'agissait de Julien Guiomar.

Le comédien n'a pas survécu à un malaise cardiaque, survenu à Monpazier (Dordogne), où il s'était retiré des quilles, lui qui avait vu le jour à Morlaix (Finistère), quatre-vingt deux années et quelques mois auparavant et rêva, un temps, d'embrasser la profession de dentiste, comme papa. Seulement voilà, Julien Guiomar avait l'âme fantaisiste et le sens du coup de théâtre. Direction le cours de la rue Blanche (Pierre Renoir, René Simon) – comme le fit Georges Wilson – avant de rejoindre Jean Vilar sur l'incroyable navire du TNP dont on a totalement oublié aujourd'hui ce qu'il eut d'utopique et de conquérant.

C'est là que Julien Guiomar a rodé ce regard à la sombre tendresse et cette superbe voix de baryton Martin, qui sied à la déclamation plus qu'à la confidence.

Grand et plutôt baraqué, on l'imagine sans peine survolant en toge quelque drame cornélien ou alignant, impeccable, les alexandrins d'origine racinienne.

Donc, Julien Guiomar était fait pour la tragédie. Mais comme la vie est une comédie, il finit par rencontrer Philippe de Broca.

Le Roi de coeur (1966) pour commencer. Un bide. Un chef-d'œuvre. Une histoire de fou ou de rêveur. Le film le plus inattendu sur ou plutôt contre la Grande Guerre. Le plus véhément aussi. Une pause avec Costa-Gavras (Z en 1969 puis Section spéciale en 1975, où il enchaine un colonel grec – voyez le genre –, puis un magistrat réfractaire au pétainisme – autre chose), un détour par André Téchiné (Souvenirs d'en France, 1975), deux promenades avec Jacques Deray (Borsalino, 1970; Doucement les basses, 1971), une escapade avec Raymond Devos et François Reichenbach (La Raison du plus fou, 1973), une expérience avec Jacques Bral (Une baleine qui avait mal aux dents, 1975), une rencontre avec Nelly Kaplan (La Fiancée du pirate, 1969), une parenthèse avec Luis Bunuel (La Voie lactée, 1969). Et j'en oublie. Tout ça en vrac, avant de jouer dans L'Incorrigible. Jouer: c'est exactement ça.

L'Incorrigible, long métrage mésestimé de l'œuvre du regretté Phillipe de Broca. Julien Guiomar y récite du Michel Audiard devant un Jean-Paul Belmondo (escroc poursuivi par une psychologue de l'administration plus ou moins pénitenciaire dont il interprète le vrai-faux oncle, prénommé Camille, tout en œillades et en cache-nez), qui en a vu d'autres, et c'est magnifique. Aussi désopilant que Bernard Blier, voire plus.

Quelques exemples de ces répliques, qui mériteraient le culte:

Ne serait-ce qu'à cause de ton vocabulaire, tu ne connaîtras jamais l'atroce volupté des grands chagrins d'amour. Mais tout le monde n'a pas la stature d'un tragédien... Contente-toi du bonheur, la consolation des médiocres.

Tu vois l'amour à travers les mandolines et les vers de mirliton. L'amour, le vrai, est shakespearien! L'amour ne se susurre pas, il se hurle. J'ai hurlé comme personne... Ca m'arrive encore.

Faut s'emmerder, Victor, si on veut faire durer le temps. Moi, je peux me regarder des heures dans la glace: je dégage un ennui épouvantable. Le teint cireux. Les dents jaunes. L'œil glauque. Ajoute à ça des bourdonnements d'oreilles et un grand chagrin d'amour, crois moi: ça fait des heures longues. Toi, tu n'oses même pas te regarder puisque tu es gai donc frivole donc inconséquent. Victor, tu es une bulle. Ta vie coule comme une eau vive alors que la mienne fuit comme un vieux robinet.

Et des extraits du film pour mesurer la puissance de Julien Guiomar:

A certains moments, le duo Jean-Paul Belmondo-Julien Guiomar évoque irrésistiblement un duel Jules Berry-Raimu. La gesticulation géniale de la grande comédie face à l'aplomb marmoréen de la tragédie sentencieuse. C'est dire. J'exagère? A vous de voir. M'en direz des nouvelles.

Avant de se retirer dans un Périgord d'adoption, Julien Guiomar croisait régulièrement au large de la place de la Nation (Paris XIIe) – œil sombre, manteau long, écharpe itou –, où il lui est parfois arrivé de défier au sabre d'abordage pour enfants un tout jeune garçon prénommé Silvère. La scène se passait dans l'avant-salle du bar-tabac Le Voltigeur devenu succursale de la Société générale. C'était il y douze ans, au moins. Je n'ai pas oublié.

Voilà. Julien Guiomar est mort dimanche 21 novembre vers 22 heures. Nous, à cette heure-là, devant L'Incorrigible, diffusé par Direct 8, nous riions à en pleurer. Et c'est tout.

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