Gérald Bloncourt, un ami que vous aimerez connaître!

Médiapart peut aussi être le lieu de rencontres exceptionnelles. C'est en lisant les articles si pertinents et documentés de Kakadoundiaye que j'ai pris la liberté de lui écrire et de devenir son ami. Il m'avait parlé de nombreuses fois de Gérald Bloncourt, de leur rencontre fortuite à Richelieu alors qu'ils se connaissaient au travers d'une revue. Gérald, né en 1926 en Haïti est peintre, graveur, photographe et poète! Il m'a autorisé à publier ici ce "je me souviens"

Médiapart peut aussi être le lieu de rencontres exceptionnelles. C'est en lisant les articles si pertinents et documentés de Kakadoundiaye que j'ai pris la liberté de lui écrire et de devenir son ami. Il m'avait parlé de nombreuses fois de Gérald Bloncourt, de leur rencontre fortuite à Richelieu alors qu'ils se connaissaient au travers d'une revue. Gérald, né en 1926 en Haïti est peintre, graveur, photographe et poète! Il m'a autorisé à publier ici ce "je me souviens" qu'il a lui même publié sur son site internet. J'ajoute le poème qui fait suite et son portrait, aujourd'hui, le 24 avril 2013.

Gilles Walusinski

Gérald Bloncourt, le 24 avril 2013 © Gilles Walusinski Gérald Bloncourt, le 24 avril 2013 © Gilles Walusinski

 

 

 

 

 

 

 

 

JE ME SOUVIENS...

Je me souviens des purges administrées tous les samedis matin pour guérir des vers, du paludisme et du "sang-gâté".

Je me rappelle la tête coupée, fichée sur une pique, qu'une foule en colère a baladée des heures durant, dans les rues de Jacmel.

Je me souviens l´avoir vu passer, montant et descendant dans le roulis de la manifestation, au ras de mon balcon. Je me souviens que le ciel était bleu-féroce et que le soleil cernait de lumière le macabre visage. Je me souviens que j'avais 7 ans.

Je me souviens de Diogène, le conteur, matraqué et jeté ensanglanté dans un camion par des types de la Garde, parce qu'il allait pieds nus et en guenilles. Je me souviens d'avoir entendu dire qu'il fallait nettoyer la ville de tous les mendiants à cause du bateau de touristes yankee qui devait faire escale dans le port ce jour-là. Je me souviens que Diogène n'a jamais plus reparu. Je me souviens qu'un voisin a dit qu'il était mort.

Je me souviens du cyclone de 1936. Du tremblement de terre et du raz-de-marée qui l'ont précédé. Je me souviens des quinze mille victimes et de ceux que la peur a rendus fous. Je me souviens des cadavres brûlés en tas pour éviter l'épidémie. Je me rappelle cette odeur de cochon grillé et les volutes de fumée noire dans le ciel redevenu bleu et serein.

Je me souviens des matelas contre les murs en cas de "balles perdues".

Je me souviens d'un doigt sectionné pour une banane volée. Je me souviens de la main de Théragène, coupée, pour tout un régime dérobé.

Je me souviens des lampes à pétrole, des bougies de baleine et des "torches-bois-de-pin" éclairant mes cahiers d'écolier.

Je me souviens de la route Jacmel-Port-au-Prince aux cent "passes" de torrents. Je me souviens de Moreau, la rivière aux écailles d'argent. Je me souviens de Cour-la-Boue et du Morne-à-Tuf.

Je me souviens des tambours dans la nuit et des "bandes" du mardi-gras.

Je me souviens de nos pigeons mangés par les voisins et... des colères de mon père ! Je me souviens de lui lorsqu'il partait à la recherche des trésors enfouis durant la guerre de l'Indépendance en 1804, et qu'il n'a jamais découvert.

Je me souviens de ma dysenterie amibienne et de l'eau bouillie qu'il m'a fallu boire durant un an.

Je me souviens de P'tit-Louis qu'il a fallu que je cesse de fréquenter parce qu'il avait la teigne.

Je me souviens de Maman-Dédé m'interdisant de parler créole pour ne pas gâter mon français.

Je me souviens que les petits "mulâtres" jouaient de préférence avec les petits "mulâtres", les petits "nègres" avec les petits "nègres", que les bonnes étaient toujours noires et les prêtres toujours blancs.

Je me souviens qu'il ne fallait jamais oublier de ne pas parler aux gens des bidonvilles et qu'il fallait surtout ne pas oublier qu'il était interdit de donner la main aux "enfants de la rue". Je me souviens qu'il ne fallait jamais dire de gros mots sous peine d'attraper le "gros-ventre comme certains gosses du voisinage. Je me souviens du "mal-mouton" que ma mère appelait oreillons. C'était une maladie terrible qui engendrait le "maklouklou" gonflant démesurément les testicules, comme c'était le cas pour Maître Bordes, doyen du tribunal.

Je me souviens du massacre des quinze mille travailleurs haïtiens en République Dominicaine. Je me souviens que cette tuerie eut lieu en une seule nuit.

Je me souviens des vingt-et-un coups de canons tirés du Fort-National pour saluer les bateaux de l'U.S Navy à chaque fois que l'un d'eux venait mouiller dans la rade.

Je me souviens des "marines" nord-américains dé-ambulant saouls dans nos rues, la bouteille de gin dépassant de leurs poches arrières. Je me souviens de leur allure chaloupée et de leur difficulté à avancer sous le soleil. Je me souviens de leur brutalité, de leur grossièreté, de leur peau violette, de leurs yeux injectés de sang, de leurs visages inintelligents, de leurs uniformes peu seyants, de leurs rictus repoussants, de leurs de leurs de leurs de leurs....

Je me souviens qu'il fallait oublier les amis emprisonnés parce qu'ils n'étaient pas d'accord avec le gouvernement. Je me souviens qu'il fallait ne plus se souvenir des "disparus". Qu'il fallait rayer de son vocabulaire : "politique", "à bas Borno", "indépendance " et "communisme".

Je me souviens de ma terre-natale dont on m'a privé quarante ans et que j'ai retrouvé à soixante.

Je me souviens qu'il m'a fallu dix-sept jours pour traverser l'Atlantique en 1946 à bord du San-Matéo et dix heures pour revoir le pays en 1986, à bord d'un Boeing 747.

Je me souviens que la terre est ronde. Que mon cœur bat. Que j'ai connu Georges Perec au Moulin d'Andée, Samy Frey en cassette, et Isabelle dans le métro.

Je me souviens des mots : amour, espoir, liberté, fleur et rêve.

Je me souviens qu'un jour viendra...

(Extraits) -
Paris 8 Novembre 1990

J'AI MAL AU MONDE

J'ai mal au monde qui meurt j'ai soif et bois mes pleurs humiliés d'égorgés disparates j'ai mal aux tripes de ma planète j'ai l'oubli de mon chapelet d'enfant j'ai la mémoire de celui des bombes à vomir mon humanité ravagée je hoquète d'espérance vaine au fracas des armes mains raidies de ruines luisantes de larmes gluantes de sang fleurs fendues d'acier sur mes volcans éteints bourgeonnant de râles j'ai mal à mon baiser j'ai mal à mes frères africains sud-américains à ceux de mon espèce aux humbles violés à ceux d'Irak de Malaisie de Papouasie à ceux de Singapour du Nicaragua de Grenade de Panama de Cuba d'Haïti de St-Domingue de Guadeloupe et de Martinique j'ai mal au métèque que je suis j'ai mal aux battus volés séquestrés écrasés pulvérisés brûlés j'ai mal au monde qui s'abîme brûle se consume j'ai mal au tocsin des injustices milliardaires à la faune au pélican-pétrole j'ai mal à ma gorge nouée de vipères yankees j'ai mal à ma tendresse au bonheur à la neige qui tombe sur les tombes et sur Paris en ce six février 1991 j'ai mal à la poésie sacrifiée de l'espèce humaine...

J'ai mal aux étoiles au labeur à la culture j'ai mal à la littérature désuette j'ai mal aux regards d'amour j'ai mal à mes habitudes de vivre j'ai mal à l'espoir...

J'ai mal au monde que j'habite...


Paris, 6 Février 1991
(ce poème a été écrit au moment de la première guerre du Golfe)

Gérald Bloncourt


le site de Gérald: 
www.bloncourt.net

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