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Billet de blog 30 janv. 2018

La chasse aux papillons

C'est rien qu'un truc de filles raillait l'équipe adverse. N'empêche, nous on avait réussi à capturer un grand paon de nuit, le plus grand papillon d’Europe qui prenait la moitié d'une boite dans notre collection.

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On était jeunes, on était beaux, on sentait bon le sable chaud, on s'y roulait d'ailleurs avec délectation sans la moindre compassion pour des vêtements qui y perdaient de la rigueur. Le soir venu, quand nos parents, du haut du minuscule balcon au rez-de-chaussée de notre HLM, nous criaient de rentrer, il nous fallait bien constater que le soleil déjà bas, grand ordonnateur du temps décidément sans pitié, se faisait un malin plaisir à interrompre le bonheur de nos combats dans cette divine sablière entourée de pins, théâtre de tous les valeureux affrontements qu'avec le sérieux qui convenait à la dignité de notre tribu, nous menions contre le clan adverse ...

Après les quatre années idylliques du paradis martiniquais des années 50, et une année de froid dans les brumes Dieppoises, cette commune ouvrière landaise au seuil de Bayonne nous accueillit avec chaleur en ces années de grave pénurie de logements qui nous avait précédemment contraints à trois mois de camping à l'embouchure de l'Adour, contrainte pour nos parents mais pour nous, quatre enfants qui nous adaptions à toutes les situations, nouveau terrain d'explorations et d'aventures que nous allions quitter à regret sans savoir encore ce que le suivant nous offrirait de merveilleux.

... Le clan adverse oui, parce qu'à 12 ans, il nous était impossible de laisser notre vitalité et notre courage sans objet. Nous savions que la témérité, si elle n'est pas chaque jour mise à l'épreuve devient vite mollesse et lâcheté. La bande du p'tit rouquin teigneux du HLM d'en face avait entrepris de nous interdire une parcelle du bois qui conduisait au sommet de la sablière, casus belli qui ne pouvait souffrir la moindre reddition. Dans notre clan, pas de chef, la solidarité du guerrier faisait notre force et nos stratégies de sioux avaient eu vite fait de bouter l'ennemi hors de la place. L'imagination ne nous manquait pas pour trouver d'autres motifs de querelles sans lesquelles notre sablière adorée n'aurait été que morne plaine. Notre arme préférée : le lance-pierre confectionné dans les fourches en Y des chênes du petit lopin qui bordait un coté de notre colline de sable, les glands nous servant de projectiles. Avant d'affronter l'équipe adverse, l’entraînement se faisait sur les oiseaux. Je crois bien que nous n'avons jamais touché ni les uns ni les autres. Nous cachions dans les arbres ou dans des trous de renard ces frondes strictement interdites par les parents. Pièges et traquenards divers tempéraient notoirement l'agressivité de l'ennemi : fils tendus entre deux arbres, bouteille d'eau en équilibre instable sur une branche et déclenchée à distance par une ficelle, fosses creusées dans le sable, dissimulées par du papier journal recouvert d'une couche de sable ; on se mettait en contrebas pour harceler de quolibets moqueurs les troupiers du rouquin qui finissaient leurs attaques vengeresses dans ce qu'on appelait les pièges à crétins. Nous étions des artistes contre des bourrins ...

Dans nos clans, les filles n'étaient pas admises. Elles restaient entre elles et si j'ose dire contraintes à faire « bande à part ». Mais la plus mignonne d'entre elles, celle du troisième étage, objet non avouée de la convoitise des deux bandes ne faisait que renforcer leur animosité réciproque et aiguisait pour chacun le désir de montrer sa bravoure. Les blessures ramenées du combat si elles n'étaient pas trop humiliantes, s’exhibaient parfois comme des médailles d’héroïsme.

En été, on oubliait volontiers ces belligérances sylvestres pour affronter les éléments aquatiques à portée de quelques coups de pédales. L'embouchure de l'Adour nous proposait du cool ou du sportif au choix de notre humeur mais aussi fortement conditionné par la météo et l'heure des marées.

On négligeait le premier accès à l'eau, jugé avec dédain trop pataugeoire pour nos qualités de nageurs. La digue était notre domaine, on y accédait par des échelles métalliques et de là, à marée haute, on sautait, pieds palmés, coté Adour. A marée basse, l'exploit de traverser l'Adour et de revenir nous consacrait définitivement dignes du clan. Il fallait faire vite car la mer étale ne durait pas longtemps et le risque d'être emporté par le courant non négligeable.

Mais du printemps jusqu'à tard dans l'automne, c'est bien la chasse aux papillons qui nous occupait le plus. Les filets étaient bien sûr faits maison, les planches d'exposition, de simples boites de carton recouverts de films transparents et pour collecter les prises pendant la chasse, des petites boites métalliques garnies de coton imbibé de formol. Et vogue la galère car il n'était pas rare qu'on revienne bredouille. Mais malgré tout, une seule saison avait suffi pour engranger une trentaine de spécimens différents que nous avions fièrement exhibés dans deux écoles de la commune.

C'est rien qu'un truc de filles raillait l'équipe adverse. N'empêche, nous, on avait réussi à capturer un grand paon de nuit, le plus grand papillon d’Europe qui prenait la moitié d'une boite dans notre collection. Et puis aux billes, qu'est vraiment un sport de garçons, ils n'osaient même pas nous affronter vu que dans notre clan, on avait le meilleur billiste de toute la côte atlantique. Enfin c'est lui qui le disait mais c’était sans doute vrai vu qu'à l'école à la récré, il capturait les billes de tous les autres, même s'il avait le bout des doigts tout mâchés à force d'y recevoir des coups de règle par le maître … c'est vrai aussi qu'en classe, y captait pas grand chose !

Et puis cette vie aventureuse n'excluait pas la galanterie. A défaut de leur offrir des fleurs (pasque les fleurs c'est périssables) chacun donnait à la fille de son choix un papillon épinglé sur un bouchon … le lépidoptère aux ailes déployées traduisait-il déjà le désir inconscient de convoler ? La fille du troisième en avait garni toute une étagère. Il est vrai que parfois, dans la forêt, l'instinct de chasse faiblissait, l'esprit vagabond et le désir ailleurs, on n'avait pas l'age encore d'avoir le cœur déchiré mais c'était bien elle, la flèche de Cupidon qui clouait sur le tronc le pauvre machaon.

Exclus de ces approches pourtant timides auprès de nos princesses, le rouquin d'en face était vert de rage, assortiment de couleurs esthétiquement peu judicieux mais qu'on trouvait pourtant très réjouissant. Ainsi passait le temps de nos douze ans ...

« Mais vint l'automne et la foudre, et la pluie et les autans ... ». Il fallut tourner une autre page, sans filles et sans papillons mais toujours avec des adversaires, et ceux là encore plus coriaces : l'internat. Mais ça c'est une autre histoire !

Pour conclure ce billet et pour que la morale soit sauve, je vous propose ce superbe texte de Jonasz :

Prendre un papillon c’est froisser un rêve de couleurs qui volent, épingler un regret de fleur qui rêvait de maraudes. Qu’il soit l’éphémère amoureux agitant sa fragilité dans l’urgence du matin, la flamboyante Proserpine ivre de corolles, le sphinx figé au crépuscule dans son masque d’éternité ou bien encore la sombre phalène cognant le verre de la lampe, il doit vivre intact. 

Prendre un papillon c’est risquer d’anéantir la sagesse d’un être qui a vécu tant de métamorphoses, qu’il connait du plus profond de sa chrysalide les mensonges enfouis dans des mots tels qu’espèces et races. 

Prendre un papillon c’est peut-être priver un Icare d’une mort douce, saoulé un beau matin par une rosée aussi traitresse que le soleil ; une ambroisie trop fraîche pour lui. 

Prendre un papillon c’est s’enduire indument les doigts d’une poudre céleste faite d’écailles pour parades nuptiales, dit-on. La beauté et la vérité ne se prennent pas entre les doigts. L’impalpable ne se peut saisir. 

Plutôt que tuer le papillon qui volette en moi pour lui prendre ses ailes, j’observe sa danse me raconter toutes les fleurs qu’il a connues. Je n’ose imaginer sinon toutes les couleurs chatoyantes qui échapperaient à ma joie. Je ne puis me résoudre à être celui qui l’aura privé de sa dernière fleur. 

Lorsque mon papillon ne battra plus des ailes, l’angélus en écharpe jetée aux épaules du clocher nous préviendra bien assez tôt que la lumière ne va pas tarder à s’éteindre.

Jonasz

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