Je me souviens de Sablé-sur-Sarthe

Je me souviens quand j'ai déménagé à Sablé-sur-Sarthe. J'habitais depuis toujours à Dole. C'était mon sol de naissance mais pas celui de mes parents. Chez moi, le bled, c'était le 17, et nous y retournions chaque été. Quand la possibilité s'est présentée à mon père de se rapprocher de son Ouest natal, on s'est tous retrouvés à Sablé-sur-Sarthe.

sable-sur-sarthe

On a troqué notre pavillon de lotissement contre une maison bourgeoise, à 3 étages, avec une trappe dans le parquet de la salle à manger qui permettait d'écouter les conversations de la pièce en-dessous, qui avait servi de bureau à d'autres locataires.

Dans ma classe, il y avait Laure de B. Elle était sympa avec sa frange sur les yeux. On ne disait pas une frange, on disait « des chiens ». Maman n'aimait pas quand son père venait chez nous, car il lui faisait un baise-main, dans le couloir éclairé seulement par les découpes dans la porte d'entrée. On nous a expliqué par la suite que ce n'était pas un « de », lui était roturier, ils avaient pris le nom d'usage de la mère car elle était noble. C'est là que je me suis familiarisée avec les particules, les vrais en "de", les fausse en "du", tout un système de comptage de la part de sang bleu, et que j'ai découvert ma condition de roturière.

C'était plein de nobles à Sablé et aux alentours. Pour nous qui arrivions de Franche Comté et partions l'été dans les campagnes environnant La Rochelle, en Charente-Maritime, là où les vendéens étaient encore considérés comme des chouans, c'était un monde étrange. Ma mère était pourtant catho pratiquante mais c'est là qu'elle m'a confié que sa religion interne, c'était le protestantisme. Des siècles après le siège de La Rochelle, elle n'avait pas osé bravé le droit divin d'état. Mais en elle-même, elle préférait s'affranchir des curés pour parler à son dieu.

Mon père, lui, était parfois en proie à de saines colères, contre des raisonnements arriérés, c'était un fils de paysan éclairé, on l'avait envoyé faire des études.

Je me souviens particulièrement de celle qui l'a secoué en juillet suivant notre installation à Sablé-sur-Sarthe. Il s'est aperçu que le jour du 14 juillet, on ne tirait pas de feu d'artifice, aucun flonflon de bal populaire n'animerait les quartiers de ces joyeuses javas qu'on danse, mains sur les hanches, pas plus de valses sur un air d'accordéon. Par contre, dans la dizaine de jours qui suivaient, le ciel s'est illuminé de feux multicolores : c'était la foire des commices. Comment ça !? On honorait les bestiaux ! Et pas la République ?

Je n'étais encore qu'une enfant, et j'avais le net sentiment d'évoluer dans un monde différent.

A la primaire, mon instituteur me disait qu ' « il ne faut pas être plus royaliste que le roi » lorsque je cherchais à appliquer scrupuleusement les règles qu'il m'enseignait dans notre école « Gilles Ménage ». Plus tard, au collège, le département était considéré comme arriéré par des profs qui nous arrivaient de Paris et multipliaient les bons mots autour des rillettes.

Un jour, ma mère a été invitée par une dame avec qui elle avait une activité sociale. C'était un grand château, comme ceux qu'on visitait pendant les vacances, avec un jardin et un parc, duquel nous sont parvenus des sons de trompe, puis des cavalcades. Une meute de lévriers est arrivée, encadrée de cavaliers en livrée rouge, leur cor rutilant enroulé sur la hanche. Heureusement, nous étions de nombreux invités et nous sommes restées anonymes sur le gravier du palais.

Je n'aurais pas aimé m'asseoir dans un boudoir, encombrée de mes bras et pieds, à me cramponner à une tasse de thé dans sa soucoupe, comme à une bouée de sauvetage dans un océan d'étrangetés d'un autre âge. Je préférais entendre mon père me parler de sa date de naissance : la nuit du 04 août, l'abolition des privilèges, ma fille.

 

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